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Chrétiens d’Orient : pour un patriotisme de civilisation

BOCK-CÔTÉ (Mathieu), « Chrétiens d’Orient : pour un patriotisme de civilisation », in Le Figaro, 4 août 2014.

Article mis en ligne le 17 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par Le Figaro, Mathieu BOCK-CÔTÉ

Chaque semaine, Mathieu Bock-Côté analyse, pour FigaroVox, l’actualité vue du Québec. Il appelle cette semaine l’Europe à cesser enfin de renier ses racines chrétiennes, et à reconnaître les liens profonds qui l’unissent aux persécutés d’Irak. Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Exercices politiques (VLB, 2013), Fin de cycle : aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et La dénationalisation tranquille : mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).

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Apparemment, il n’est jamais trop tard pour bien faire, et la mobilisation soudaine pour les chrétiens d’Orient est la bienvenue. Elle ne saurait toutefois faire oublier leur positionnement désavantageux dans ce qu’on pourrait appeler le palmarès des victimes contemporaines. Alors que l’opinion internationale semble hypnotisée par le conflit israélo-palestinien, ce qui ressemble en Irak à une authentique entreprise d’épuration religieuse n’intéresse que modérément le système médiatique, qui distingue entre les bonnes victimes, qu’on peut mettre au compte du « néocolonialisme occidental » et les autres, qui n’excitent pas la morbide haine de soi.

J’aimerais toutefois mieux comprendre cette indifférence, qui va quelquefois jusqu’au dédain avoué. N’en dit-elle pas énormément sur les mutations actuelles de la conscience historique occidentale, désormais étrangère à la question de l’héritage, à moins qu’elle ne la reformule en formulant explicitement le projet de s’en déprendre ? En un mot, l’oubli des chrétiens d’Orient n’est-il une conséquence de l’oubli par l’Occident de ses racines chrétiennes, comme si l’universalisme dont il se réclame devait l’amener à consentir à son propre effacement dans le grand magma de l’humanité mondialisée ? La mondialisation ne tolère pas la persistance de l’identité historique européenne. Dans cette perspective, le christianisme n’est plus qu’un héritage résiduel qu’il faudra relativiser, par exemple, en donnant un traitement équivalent aux fêtes religieuses de chaque confession dans l’espace public. On oublie que, si toutes les convictions sont égales devant la loi, toutes les religions n’ont pas laissé la même empreinte sur la culture. Il suffit pourtant de s’avancer sur ce terrain pour risquer les pires épithètes.

Certains passent même de la relativisation à la censure. On se souvient du choix, en 2005, d’oblitérer les racines chrétiennes de l’Europe dans la rédaction de la constitution européenne. On sait aussi le mauvais procès récemment fait à David Cameron lorsqu’il a rappelé que la Grande-Bretagne était un pays chrétien. La déchristianisation et la dénationalisation vont de pair en contribuant à cet appauvrissement du lien politique, à son évidement. C’est l’idée même d’un héritage fondateur propre à chaque pays et chaque civilisation qui devient radicalement incompréhensible, sinon à la manière d’une tentation régressive.

Dans la perspective du multiculturalisme, nouvel idéal moral prétendant régénérer la démocratie en la purifiant de ses préjugés inavoués, la revendication d’une affinité singulière avec les chrétiens d’Orient n’engendrerait-elle pas un sentiment d’exclusion chez les communautés ethno-religieuses issues de l’immigration ? Confesser un sentiment particulier pour les chrétiens d’Orient, qui appartiennent par ailleurs pleinement au monde arabe, faut-il le rappeler, cela consisterait à confesser au même moment sa propre disposition favorable envers le christianisme, pouvant aller jusqu’à l’introduction une préférence chrétienne dans la détermination de la politique étrangère.

Il y a quelques années, Nicolas Sarkozy souhaitait mener une politique de civilisation. La formule s’est vite montrée creuse. Car il aurait d’abord fallu reconnaître leur pluralité. Voudraient-elles engager un dialogue fécond que chacune devrait au moins savoir ce qu’elle a de spécifique. Autrement dit, à partir de quel ancrage particulier forge-t-elle sa propre idée de l’universel ? On y revient : à bien des égards, on ne peut s’ancrer dans la civilisation occidentale sans la médiation du christianisme, ne serait-ce que culturellement. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faille l’y réduire. Ce serait même bête. On en revient à l’essentiel : l’homme moderne croit s’émanciper en se décharnant et se libérer alors qu’il ne fait que se mutiler. La politique en paie le prix et s’enferre dans un présentisme réducteur qui assèche l’âme humaine et perd toute capacité de faire émerger une figure du commun au-delà de la dispersion des intérêts singuliers. À certains égards, la recherche de la nature et du caractère spécifiques de chaque civilisation, devrait redevenir une enquête de la philosophie politique. L’identité collective n’est pas qu’un amas de coutumes usées. Elle conditionne un rapport au monde et crée les conditions des solidarités profondes.

N’est-ce pas à cette lumière qu’on peut ressaisir la question des chrétiens d’Orient ? Ce n’est pas simplement parce qu’il s’agit d’une minorité persécutée qu’ils évoquent chez nous une empathie singulière, mais parce qu’ils sont les premiers témoins d’une religion qui a profondément modelé notre civilisation. Il y a entre eux et nous un lien invisible et puissant. C’est en renouant avec cette part enfouie de leur mémoire que les nations occidentales peuvent élaborer un certain patriotisme de civilisation, et c’est à sa lumière qu’elles peuvent exprimer un souci véritable pour les chrétiens d’Orient. Encore faut-il qu’elles ne se laissent pas convaincre des vertus de leur disparition.


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