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L’offensive du Chemin des Dames (1917)
Article mis en ligne le 3 mai 2017

par Nghia NGUYEN

Un plateau d’importance stratégique

D’Aizy-Jouy à Corbeny (Aisne), la route départementale n° 18 (RD18 CD) parcourt une trentaine de kilomètres d’ouest en est. Elle est située au sommet d’un plateau de Picardie, qui sépare la vallée de l’Aisne au sud et celle de l’Ailette au nord. Empruntée au XVIIIe siècle par Mesdames Victoire et Adelaïde, filles du Roi Louis XV (1710-1774), qui se rendaient alors régulièrement de Paris au château de la Bové (Bouconville), la route fut empierrée et prit le nom de « Chemin des Dames ». Derrière la poésie de l’appellation, le Chemin des Dames laisse surtout le souvenir d’une bataille meurtrière de la Première Guerre mondiale sur le front occidental.

La contre-offensive de la Marne et la bataille de l’Aisne (septembre 1914) obligent les armées du Kaiser à battre en retraite vers le nord-est où elles se rétablissent sur un axe Soissons/Reims/Verdun. Le long de cet axe, le plateau du Chemin des Dames acquiert d’emblée une importance stratégique. Promontoire calcaire étroit, d’une altitude moyenne de 185 m, il surplombe les plaines de Laon et de Reims. Les Allemands s’y retranchent et consolident une véritable ligne de défense, fortifiant de nombreux lieux-dits, grottes et « creutes » (carrières de calcaire), ce qui leur permet d’arrêter la progression franco-britannique dès 1914.

Le front occidental en 1917

Au printemps 1917, le front occidental n’a pas subi de changements fondamentaux en dépit des efforts déployés par les Britanniques lors de l’offensive de la Somme (juillet/novembre 1916). En dépit de percées locales d’une dizaine de kilomètres, la British Expeditionary Force (BEF) reste fixée dans un secteur allant de Vimy/Arras au nord jusqu’à Soissons au sud. De Soissons jusqu’à Reims, ce sont les Français qui prolongent le dispositif face aux Allemands. Le principe d’une nouvelle offensive dans ces deux secteurs du front est décidé, fin 1916, par le Généralissime Joseph JOFFRE (1852-1931), mais c’est son successeur – le Général Robert Georges NIVELLE (1856-1924) – qui devait le mettre en pratique.

Le Général NIVELLE, dont le nom reste attaché à la bataille du Chemin des Dames, était polytechnicien de formation et artilleur de spécialité. Officier brillant et anglophone (sa mère était anglaise), il a su gagner des appuis dans les milieux politiques aussi bien français que britanniques. Ses succès remportés à Vaux et à Douaumont en 1916 ont également été remarqués, ce qui lui permit d’imposer sa doctrine offensive au plus haut niveau : NIVELLE est ainsi persuadé de pouvoir rompre le front occidental selon les mêmes principes qui l’ont guidé durant la bataille de Verdun. Il reflète en cela les divisions du commandement français partagé entre les tenants de l’ « offensive à outrance » et ceux prônant une stratégie plus défensive ; les tenants de la bataille de rupture et ceux de la bataille d’usure. Les échecs des années 1915 et 1916 ont, cependant, amené les états-majors – sous la pression des gouvernements – à nuancer les modèles doctrinaux tout en remettant en cause la stratégie d’un JOFFRE par ailleurs usé par la fonction de généralissime. NIVELLE est ainsi appelé à remplacer ce dernier, en décembre 1916, ayant été préféré au Général Philippe PÉTAIN (1856-1951) partisan d’une stratégie plus rigoureusement défensive.

Le plan du Général NIVELLE

Pour NIVELLE, l’idée est de réaliser une percée majeure par la concentration des moyens en un endroit. Une fois cette percée obtenue, une armée de réserve s’engouffrerait dans la brèche débordant en profondeur les lignes de défense allemande et obtenant leur effondrement. L’effet recherché est celui d’une progression rapide sur une dizaine de kilomètres en 24.00/48.00 heures. Pour cela NIVELLE arrête le plan de la future offensive : le 9 avril 1917 les Britanniques déclencheront une offensive dans le secteur d’Arras. Profitant de cette bataille de fixation, les Français déclencheront l’offensive principale le 16 avril suivant sur une ligne courant de Soissons à l’ouest à Reims à l’est. L’effort principal sera porté sur un front de 30 km correspondant au plateau du Chemin des Dames. C’est ici que l’essentiel des moyens sera concentré avec la 6e Armée du Général Charles MANGIN (1866-1925) en charge du secteur ouest de l’offensive et la 5e Armée du Général Olivier MAZEL (1858-1940) en charge du secteur est. Ces deux corps de bataille ont pour mission d’obtenir la rupture que devra exploiter le corps de réserve tenu jusqu’alors en retrait : la 10e Armée du Général Denis DUCHÊNE (1862-1950).

Le succès de l’offensive repose sur l’effet de surprise, la précision et l’efficacité d’un bombardement d’artillerie qui devait détruire jusqu’au sept premières lignes allemandes, ainsi que la rapidité de la progression de l’infanterie qui devait coller à un barrage d’artillerie roulant. Malheureusement pour les Français, toutes ces conditions allaient faire défaut. Se doutant de la prochaine offensive alliée, le maréchal allemand Paul von HINDENBURG (1847-1934), qui a remplacé le Général Erich von FALKENHAYN (1861-1922) à la tête du Grand État-Major, met en œuvre l’opération Alberich (16/20 mars 1917). Il s’agit d’opérer un repli stratégique de quelques dizaines de kilomètres sur une nouvelle ligne de défense plus raccourcie et plus solidement défendue : la ligne Hindenburg. Ce repli annule les percées britanniques réalisées lors de la bataille de la Somme, et permet aux Allemands d’économiser le nombre de leurs unités. S’alignant sur le plateau du Chemin des Dames au sud, il durcit sensiblement le dispositif défensif allemand et désamorce l’effet de surprise attendu pour l’offensive alliée de 1917.

Soldats français en observation de la cote 304 durant la bataille du Chemin des Dames

 

Une bataille meurtrière et non décisive

Le 9 avril la BEF attaque plus au nord mais, hormis le succès des Canadiens à Vimy, l’offensive d’Arras s’enlise rapidement. Le 12 l’artillerie française se déchaîne, mais les mauvaises conditions météorologiques gênent considérablement réglages et tirs. Le bombardement (plus de 6 millions d’obus) ne parvient pas à désorganiser les lignes allemandes, et nombre de positions bétonnées y ont survécu. En revanche, il laboure et retourne un terrain meuble, le rendant encore plus difficile pour toute progression à pied. Le 16 avril, lorsque l’infanterie française sort de ses tranchées à 6.00 du matin, elle se heurte d’emblée à des troupes allemandes encore en état de combattre. Alourdis de matériel en prévision de nouvelles positions à tenir, les fantassins français peinent à grimper les pentes boueuses et défoncées du plateau. Les températures paralysent des milliers de tirailleurs sénégalais peu accoutumés au froid (il neige ce jour-là). Surtout, de Vauxaillon à l’ouest à Berry-au-Bac à l’est, les Français se heurtent aux hommes de la 7e Armée du Général Max von BOEHN (1850-1921), dont les positions sont quasiment intactes. Le tir croisé des mitrailleuses allemandes ne laisse aucune chance à des milliers d’hommes surpris sur un terrain nu et difficilement praticable, et en quelques heures l’offensive tourne au carnage.

Ce 16 avril, a lieu à Berry-au-Bac (nord-ouest de Reims) la première attaque de blindés de l’histoire de l’Armée française. Organisés au sein du groupement Bossut, 132 chars Schneider CA-1 et Saint-Chamond sont jetés dans la bataille quelques mois après l’engagement des premiers blindés britanniques (Mark I) dans le secteur de Courcelette (1). Utilisés comme « artillerie spéciale », c’est-à-dire en soutien de l’infanterie et non comme arme autonome (2), lents (4 km/h), peu manoeuvrants sur un terrain défoncé par les bombardements et ne disposant pas encore de tourelles, faiblement protégés, ces engins déçoivent. L’attaque soutenue par le groupement Bossut est un échec : 57 blindés sont détruits par les Allemands, des dizaines d’autres tombent en panne ou s’embourbent.

L’offensive est un échec dès les premières heures de la bataille. Les pertes humaines sont importantes, et la percée prévue n’est pas réalisée. L’entêtement du généralissime au-delà des 48.00 heures promises en cas d’échec aggrave le sacrifice de l’infanterie. Jusqu’au 22 avril, date à laquelle l’offensive générale s’arrête, près de 40 000 hommes sont déjà tués. Le 29 avril, le Général MANGIN est relevé de son commandement et le 15 mai le Général NIVELLE est remplacé par le Général PÉTAIN. Les combats vont désormais se poursuivre jusqu’à l’automne mais autour de percées locales, et pour des objectifs limités (Caverne du Dragon, fort de Condé, village de Craonne, fort de La Malmaison…). Le 24 octobre 1917, le fort de La Malmaison tombe aux mains des Français. Cette victoire marque la fin de la bataille. Si les Français ont réussi à prendre des points importants sur le plateau du Chemin des Dames, la ligne de front n’a pas significativement bougé. La rupture ne s’est pas produite et plus de 200 000 hommes ont été tués, blessés, faits prisonniers ou ont disparu depuis le début de l’offensive.

Les mutineries

L’offensive du Chemin des Dames n’est pas la bataille la plus meurtrière du conflit, mais en 1917 la sensibilité aux pertes humaines n’est plus la même qu’au début de la guerre. Après les saignées des années 1915 et 1916, l’acceptation des sacrifices n’était pas remise en cause mais ses limites avaient été repoussées. La promesse que cette bataille serait décisive, la propagande qui en avait été faite au sein des armées, n’en parurent que plus absurdes eu égard à l’hécatombe. Point besoin n’était d’être diplômé de l’état-major pour s’apercevoir que la percée stratégique n’avait pas eu lieu, et le sentiment d’avoir sacrifié en vain des dizaines de milliers de vie se développa au sein des troupes durant le mois de mai lorsque le commandement voulu relancer de nouveaux assauts.

La bataille du Chemin des Dames est ainsi entrée dans l’Histoire pour avoir été à l’origine d’un mouvement de mutinerie inédit au sein de l’Armée française. Refus d’exécuter les ordres et de repartir au combat, révoltes, agitation révolutionnaire grondèrent et éclatèrent dans 68 des 110 divisions. Ils témoignèrent d’une profonde crise morale dès la mi-mai. Celle-ci atteignit son point culminant durant le mois de juin où le phénomène de désobéissance collective toucha près d’une vingtaine de régiments. Le commandement, lui-même en crise, parvint à rétablir la situation au cœur de l’été 1917. Le mérite en revint essentiellement au Général PÉTAIN, qui adopta une stratégie défensive moins coûteuse en vies, tout en portant une attention particulière à l’amélioration de la condition des soldats. Le nombre de permissions fut ainsi sensiblement augmenté. Quant à la répression, elle fut mesurée. Eu égard à la gravité des faits, il n’y eut qu’une cinquantaine d’exécutions, et la plus grande partie des 500 condamnations à mort fut commuée en peines d’emprisonnement et de travaux forcés.

Fait essentiel : alors que l’offensive du Chemin des Dames est contemporaine des événements révolutionnaires russes, les mutineries françaises de 1917 n’en suivirent pas l’orientation politique et elles restèrent ponctuelles. Les soldats ne tournèrent pas leurs armes contre leurs supérieurs, il n’y eut pas d’affrontement entre les unités, et les révoltes ne furent en aucun cas un refus de se battre contre les Allemands. Ces derniers, informés de la situation, ne purent par ailleurs l’exploiter du fait d’un délabrement moral également présent dans leurs rangs, et parce que les soldats français continuèrent de se battre avec acharnement tout au long de la crise.

  1. C’est en septembre 1916, lors de la bataille de la Somme, que les Britanniques utilisent pour la première fois de l’Histoire des chars d’assaut.
  2. Il n’existe pas encore de véritable doctrine d’emploi de l’arme blindée en tant que telle.

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Ressources

  • "Grande Guerre. Chemin des Dames 1917", IGN, 2016.
  • OFFENSTADT (Nicolas) (dir), Le Chemin des Dames, Perrin, 2012, 792 p.
  • RATINAUD (Jean), 1917 ou la tragédie d’avril, Fayard, 1960, 320 p.
  • Site du Chemin des Dames. Caverne du Dragon & Mémorial virtuel.

Marc OGERET - La chanson de Craonne


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