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Le débarquement des Dardanelles (1915)
Article mis en ligne le 10 mai 2017
dernière modification le 23 avril 2018

par Nghia NGUYEN

 

En 1915, le contrôle des détroits orientaux de la Méditerranée par les alliés occidentaux est d’une importance stratégique. Il permettrait à la fois de consolider la jonction avec l’allié russe tout en coupant les empires centraux de l’Empire ottoman. Ces passages stratégiques sont le détroit des Dardanelles à l’ouest (côté Mer Égée et Méditerranée), et le détroit du Bosphore à l’est (côté Mer noire) ; la Mer de Marmara jouant un rôle de sas entre les deux passages. L’ensemble constitue un véritable verrou stratégique tenu par l’Empire ottoman. C’est pour faire tomber ce verrou que Français et Britanniques organisèrent une campagne militaire autour d’une première phase navale dont l’échec entraîna une phase d’opérations amphibie puis terrestre.

Géographie et défense du détroit des Dardanelles

En effet, les deux passages maritimes sont étirés à la fois sur une longue distance et une faible largeur, ce qui rend toute manœuvre entre la Mer Égée et la Mer Noire particulièrement délicate. Le détroit des Dardanelles mesure au plus large 6 km et se rétrécit jusqu’à 1,2 km tout en s’étirant sur 61 km. Le détroit du Bosphore, quant à lui, est encore plus étroit avec une largeur allant de 698 m à 3 km sur une longueur de 42 km. Or, les Ottomans ont miné l’entrée des Dardanelles, faisant d’une opération de déminage l’incontournable préalable à un passage de vive force. Cette opération maritime de déminage suppose à son tour la réduction de l’artillerie ottomane qui - retranchée dans une série de forts côtiers, et tenant les hauteurs de la péninsule de Gallipoli – bat de ses feux tout le bras de mer qui constitue l’entrée du détroit. On comprendra que la géographie du champ de bataille avantage d’emblée les défenseurs.

Autre avantage qui va jouer en faveur des Ottomans : la reprise en main de leur armée par le Général allemand Otto LIMAN von SANDERS (1885-1929). Lorsque celui-ci prend la tête de la mission militaire allemande dans l’Empire ottoman, en 1913, il a pour interlocuteur un nouveau pouvoir issu du mouvement nationaliste Jeunes-Turcs, incarné par Enver PACHA (1881-1922). En dépit de réformes destinées à moderniser l’armée ottomane et à mieux encadrer son commandement, l’action de LIMAN von SANDERS est dans un premier temps contrariée par Enver PACHA, jaloux de ses prérogatives et désireux de limiter l’influence de la mission allemande.

Cependant, les premières défaites – notamment celle de Sarikamis face aux Russes en décembre 1914/janvier 1915 - obligent le dirigeant turc à céder une partie du commandement militaire à LIMAN von SANDERS. C’est donc un général allemand que les Français et les Britanniques vont retrouver devant eux aux Dardanelles. Secondé par un chef turc de grande valeur – Mustafa KEMAL (1881-1938), futur ATATÜRK -, LIMAN von SANDERS commande durant la bataille la 5e Armée. S’il n’a pas, depuis le début de sa mission de conseiller, une bonne opinion de l’armée ottomane, il n’en hérite pas moins de sa meilleure unité pour l’affrontement qui s’annonce. Forte de plus de 80 000 hommes bien entraînés, bien équipés et solidement retranchés sur la péninsule de Gallipoli, la 5e Armée va donner à l’Empire ottoman sa première grande victoire.

L’opération navale (mars 1915)

L’échec à maintenir l’Empire ottoman en dehors du conflit, la volonté de faire basculer la Grèce et la Bulgarie dans le camp de l’Entente, les appels du Tsar pour soulager le front caucasien, accélèrent la décision d’une offensive dans la région des détroits. Celle-ci est lancée le 18 mars 1915, lorsqu’une force navale franco-britannique tenta une opération de neutralisation des défenses du détroit des Dardanelles. Alors que les cuirassés écrasaient les forts ennemis sous les bombardements, les dragueurs commencèrent à déminer le passage. Au total, ce furent 18 cuirassés, flanqués de leurs croiseurs et destroyers qui participèrent à cette première bataille.

Sous-estimant les défenses côtières et mal renseignée sur la position des champs de mines, la flotte alliée essuya d’emblée des pertes sévères. Heurtant des mines les cuirassés français Bouvet, et britanniques HMS Irresistible et HMS Ocean coulèrent. Quant aux dragueurs de mines, ils durent battre en retraite sous le feu de l’artillerie ottomane. L’affaiblissement et l’imprécision de celle-ci étaient contrebalancés par la mobilité des batteries - parade pour échapper aux bombardements de l’artillerie navale franco-britannique – et, surtout, l’étroitesse du chenal à déminer. Au plus étroit, les dragueurs devaient en effet évoluer sur une largeur de 1500 m seulement pour enlever les mines, ce qui les mettait à portée de tous les canons turcs et rendait l’opération particulièrement dangereuse.

 

Une batterie d’artillerie britannique au Cap Helles (juin 1915)

 

Le débarquement du 25 avril

L’échec de la prise des Dardanelles par une opération navale déclencha une deuxième phase, amphibie cette fois. Désormais, il fallait débarquer un contingent expéditionnaire dont la mission serait de neutraliser par la terre les défenses turques. L’élimination de ces dernières permettrait le nettoyage des champs de mines en toute sécurité. L’indispensable effet de surprise était cependant perdu pour les alliés. Pire, le temps nécessaire à l’organisation d’une force expéditionnaire - présente en Égypte mais qu’il fallut concentrer sur l’île de Lemnos plus proche - fut mis à profit par LIMAN von SANDERS pour renforcer les défenses turques : aménagement de tranchées, construction de routes, minage des plages…

Du côté des alliés, la force de débarquement était surtout composée de troupes britanniques et d’alliés du Commonwealth, dont des milliers d’Australiens et de Néo-Zélandais qui connurent leur premier engagement de la guerre au sein de l’Australian and New-Zealand Army Corps (ANZAC). Des unités françaises de l’Armée d’Orient étaient également présentes. L’ensemble du corps expéditionnaire fut placé sous le commandement du Général Ian Standish Monteith HAMILTON (1851-1947).

Le débarquement eut lieu le 25 avril 1915. Jouant d’attaques de diversion, les alliés débarquèrent 30 000 hommes sur 5 plages appelées d’ouest en est : Y beach, X beach, W beach, V beach et S beach. S beach se situait du côté des Dardanelles. Y et X beach se situaient à l’opposé, du côté de la Mer Égée. W et V beach étaient tout au sud, sur la pointe de la péninsule (cap Helles). Les troupes de l’ANZAC furent débarquées tout au nord-ouest (Y beach) alors que les Britanniques, soutenus par les Français, portèrent leur effort au sud sur le cap Helles. C’est sur V beach que les combats furent les plus violents, et où les pertes furent les plus lourdes dès le premier jour (60% des troupes débarquées). Ailleurs, les alliés rencontrèrent peu, voire aucune résistance, et le village de Krithia - pourtant situé à moins de 3 km de Y beach - était à portée de main.

Cependant, la préférence du commandement allié fut donnée à la consolidation des têtes de pont plutôt qu’à une percée rapide à l’intérieur de la péninsule. L’absence de mouvements décisifs qui en résulta, fixa la physionomie de la bataille en quelques jours. Nonobstant l’effet de surprise en certains secteurs, d’une pénurie de munitions également, les Ottomans parvinrent à se renforcer rapidement, et à contenir les forces alliées pendant plusieurs mois sur des têtes de pont sans aucune profondeur. Certes, les Britanniques progressèrent du cap Helles vers le nord sur moins de 5 km, mais très rapidement l’affrontement tourna à une bataille d’attrition et de tranchées jusqu’à son terme.

La bataille terrestre

Jusqu’à l’été 1915, la bataille se résuma en une succession d’attaques et de contre-attaques meurtrières de part et d’autre. Les alliés tentant de percer vers le nord à partir du cap Helles (secteur britannique) ou vers l’est à partir de Y beach (secteur de l’ANZAC) avec pour objectif - sur les deux axes - le village de Krithia. De leur côté, les Ottomans avaient pour objectif de repousser les forces de l’ANZAC à la mer, et ils menèrent une guerre de mines contre les tranchées adverses tout en bombardant de manière incessante les têtes de pont. La densité du réseau de tranchées, les difficultés de ravitaillement dans les deux camps (notamment en munitions), et les obstacles naturels gênant la progression de l’infanterie (nombreux ravins), aboutirent rapidement à une situation d’enlisement pour les alliés.

Le renforcement sensible des armées en présence empêcha également toute possibilité d’offensive rapide et victorieuse. Si au printemps, les alliés ne disposaient que de 5 divisions, ils en avaient désormais concentrées 15 au mois d’août sur les différentes têtes de pont. Les forces de LIMAN von SANDERS étaient, quant à elles, passées de 6 à 16 divisions et son artillerie ne cessait de se renforcer. Dans un nouvel effort pour sortir de ce blocage, les alliés opérèrent un débarquement au nord de Y beach, dans la baie de Suvla, en août 1915. Cette opération devait prendre à revers les lignes ottomanes, et débloquer la situation. Une fois de plus l’objectif ne fut pas atteint faute d’initiatives permettant d’exploiter l’effet de surprise. Les troupes britanniques restèrent sur les plages laissant aux Ottomans le temps de renforcer les lignes de crêtes environnantes. Dans les jours qui suivirent, de furieux assauts ne permirent même pas d’établir la jonction entre Y beach et la nouvelle tête de pont. Les alliés étaient désormais sur la défensive.

 

Infanterie australienne à l’assaut d’une tranchée ottomane

 

L’échec de ce dernier débarquement, mais également l’entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés des empires centraux (5 octobre 1915), imposèrent une évacuation prochaine et rapide de la péninsule de Gallipoli. Perte de l’initiative stratégique, épuisement des troupes qui après la canicule de l’été subirent un hiver rigoureux, épidémie de fièvre typhoïde et de dysenterie, renforcement de l’artillerie ottomane alors que les têtes de pont demeuraient encombrées d’hommes et de matériels sur un espace toujours étroit : la situation devenait désormais intenable pour le corps expéditionnaire allié. L’évacuation se réalisa du 20 décembre 1915 au 9 janvier 1916, date à laquelle les unités ottomanes reprirent le contrôle de toutes les plages de débarquement. Les alliés réussirent cette délicate opération de réembarquement de milliers d’hommes sous la pression ennemi avec peu de pertes, mais au prix de l’abandon d’un matériel important. La bataille des Dardanelles était terminée.

Bilan et postérité

En dépit du succès inespéré de l’opération d’évacuation des têtes de pont (l’estimation des pertes par l’état-major allié avaient été bien plus pessimiste), et des opérations sous-marines qui empêchèrent l’acheminement massif de renforts ottomans par voie maritime, la bataille des Dardanelles s’achevait sur une défaite pour les alliés. L’ampleur des pertes comme l’incapacité à contrôler les détroits pour les Français et les Britanniques étaient sans appel. Si les chiffres varient encore, les pertes globales (tués, blessés, disparus et prisonniers) sont évaluées aux alentours de 200 000 hommes, essentiellement britanniques, de l’ANZAC et autres alliés du Commonwealth. La France perdit également 50 000 hommes aux Dardanelles. La responsabilité de ce terrible échec resta longtemps attachée au nom du Premier Lord de l’Amirauté de l’époque : Sir Winston S. CHURCHILL (1874-1965). Ce dernier avait, en effet, soutenu la stratégie des Dardanelles contre l’avis de l’Amiral John FISHER (1841-1920) qui démissionna en mai 1915.

Les opérations mirent en évidence des erreurs de commandement, une sous-estimation de l’ennemi ottoman comme de la géographie terrestre et maritime du champ de bataille, ainsi qu’une impréparation logistique eu égard à une opération amphibie de cette ampleur. L’échec des opérations sur la péninsule de Gallipoli renforça pour de nombreuses années la méfiance des écoles de guerre envers les opérations de débarquement. De son côté, si l’armée ottomane connaissait de graves déficiences, elle avait été bien commandée durant la bataille et s’était affirmée comme une force moderne. Le soutien allemand et austro-hongrois permit de rééquilibrer les faiblesses initiales en matière d’artillerie et d’aviation. Cela rendit la situation des alliés de plus en plus problématique au fil des mois. La bataille des Dardanelles fut cependant aussi meurtrière pour les Ottomans, qui perdirent 250 000 hommes dans les combats. Elle reste néanmoins une victoire incontestable, qui renforça le jeune nationalisme turc.

Mais c’est aux antipodes que le retentissement des sacrifices exigés fut le plus fort, en éveillant de nouvelles consciences nationales. La terre de Gallipoli accueille encore de nos jours 31 cimetières militaires où sont enterrés des milliers de soldats du Commonwealth. Pour les jeunes États indépendants qu’étaient à l’époque l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la bataille de Gallipoli - qui vit tomber de nombreux soldats de l’ANZAC - fut un événement fondateur. Depuis, l’ANZAC day commémore tous les 25 avril la bataille de Gallipoli et, au-delà, l’engagement des deux dominions dans la Première Guerre mondiale aux côtés de leur puissance de tutelle. Fête nationale plus importante que la date du 11 novembre, l’ANZAC day s’ouvre par une cérémonie appelée « Cérémonie de l’Aube » (« Dawn service ») qui – à travers l’hommage rendu aux soldats australiens et néo-zélandais tombés – célèbre la naissance de deux nouvelles nations.

 

"Dawn service", ANZAC Day

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Ressources

  • RIGOUX (Pierre), Les Dardanelles 1915. Une stratégie en échec, Economica, 2013, 176 p.
  • À l’occasion du centenaire de la bataille des Dardanelles, Mike BOWERS - correspondant australien du journal The Guardian - est allé redécouvrir les lieux de l’affrontement. Voir le dossier photographique « ANZAC cove and Gallipoli. Then and now. »
  • WEIR (Peter), Gallipoli, 1981.

 

Advance Australia fair (hymne national)

God defend New-Zealand (hymne national)


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