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Photographie de guerre (1968)
Article mis en ligne le 16 juillet 2017
dernière modification le 20 août 2017

par Nghia NGUYEN

Guerre et médias de masse

La Guerre du Vietnam fut le premier conflit médiatisé à l’échelle mondiale selon les standards modernes : presse, radio, télévision couleur en flux quotidien. Durant ce conflit, journalistes et reporters de guerre étaient (côté occidental) beaucoup moins encadrés par les armées qu’ils ne le sont de nos jours sur un théâtre d’opérations. Beaucoup d’entre eux payèrent d’ailleurs de leur vie cette liberté de mouvement au coeur des combats (1), et le concept de journalistes « embedded » ne fut systématisé par l’US Army et les armées occidentales qu’à partir de la première Guerre du Golfe (1990/1991).

L’idée d’encadrer la presse dans les zones de combat ne répond cependant pas uniquement à l’impératif de la sécurité des journalistes, mais aussi et surtout au contrôle des images de guerre dans des sociétés occidentales démocratiques, hédonistes et davantage portées vers le pacifisme que vers ce « choc des volontés » qu’est la guerre (2). C’est que la Guerre du Vietnam, et plus particulièrement le film d’Eddie ADAMS, sont depuis passés par là.

À partir du milieu des années 1960, la médiatisation du conflit vietnamien suit la montée en puissance des forces américaines dans ce pays. Il devint dès lors une habitude dans l’actualité de l’époque d’entendre parler de cette guerre géographiquement située à des milliers de kilomètres des rivages américains comme européens, mais où des millions de téléspectateurs étaient quotidiennement projetés avec leur radio et leur téléviseur. Cela fut particulièrement traumatisant aux États-Unis où des centaines de milliers de familles étaient directement concernées par l’envoi d’un fils, d’un frère, d’un père ou d’un mari du fait d’un régime de conscription. Avec plus de 58 000 tués et un demi-million de Gi’s engagés sur ce théâtre d’opération en une décennie, l’opinion publique américaine - et avec elle l’Occident - fut directement impliquée dans le conflit.

Contemporain de la révolution télévisuelle, le conflit vietnamien fit entrer dans les foyers occidentaux des images de guerre, des scènes de souffrance et de mort au moment même où les sociétés occidentales connaissaient des évolutions culturelles qui leur permettaient de moins en moins d’appréhender les réalités de la guerre, du moins avec la même résilience que les générations précédentes. Avec l’avènement des « mass media », l’habitude fut prise en Occident d’être mis en contact avec un flux d’images de plus en plus difficile à comprendre du fait d’un manque de recul. À la polysémie d’images peu - voire pas du tout - expliquées s’ajoutait aussi une décontextualisation quasi systématique de ces dernières.

Effet en retour d’une élévation inédite du niveau de vie depuis les années 1950, le spectacle de la guerre, de la mort et de la souffrance des populations ne pouvait plus être accepté comme par le passé. Cela ne pouvait que renforcer une interprétation désormais plus émotionnelle qu’analytique des événements. Partant, la médiatisation de la Guerre du Vietnam favorisa un courant d’opinion pacifiste et anti-guerre sans cesse grandissant, qui finit par créer un deuxième front au sein de la démocratie américaine.

 

La capture de NGUYÊN Van Lem le 1er février 1968

 

Le film et la photographie d’Eddie ADAMS : histoire d’une manipulation

Un document, à lui seul, résume l’impact médiatique du conflit vietnamien, et l’influence que cet effet médiatique eut sur le retournement des opinions publiques dans les démocraties en 1968. Il s’agit d’un film réalisé par Edward (dit Eddie) ADAMS (1933-2004) de l’agence Associated Press, dont est extrait une photographie montrant le chef de la police sud-vietnamienne, le Général NGUYÊN Ngoc Loan, pointer son revolver sur la tempe d’un « civil » dans une rue de Saïgon le 1er février 1968. La photographie de cette exécution sommaire – qui eut lieu en présence de journalistes et sous l’objectif d’Eddie ADAMS - fit le tour du monde. Elle valut à son auteur une notoriété internationale couronnée par le prix Pulitzer en 1969 ainsi que le World press photo.

D’emblée, la photographie d’Eddie ADAMS fut reprise et instrumentalisée par les mouvements anti-guerre, relayés par les partis communistes (notamment en Europe occidentale) qui soutenaient la cause nord-vietnamienne. Traumatisante, elle fit un tort immense au Sud-Vietnam comme à l’engagement américain et les opinions publiques occidentales voulurent y voir le symbole d’une « sale guerre » menée par les États-Unis en soutien d’un régime autoritaire et corrompu.

Que la personne exécutée ce jour-là fut un civil ou non, l’acte de l’officier sud-vietnamien n’était ni plus ni moins qu’un crime de guerre sans justification juridique ni morale comme tout crime de guerre. Mais à cette époque, peu importait de savoir que les combattants communistes commettaient au même moment les pires atrocités, sur le même mode et à plus grande échelle à Huê. Il n’y avait alors ni reporters, ni chaînes de télévision pour couvrir ces autres crimes de guerre dans l’ancienne cité impériale comme ailleurs. L’instrumentalisation politique de la photographie d’Eddie ADAMS niait à dessein la réalité d’une guerre civile, celle d’une offensive déclenchée par le Nord-Vietnam, comme celle d’actions terroristes préméditées et planifiées par le Viêt Cong. Le symbole l’emporta de manière unilatérale sur le contexte sans la moindre objectivité.

Eddie ADAMS, lui-même, fut déstabilisé par l’ampleur et la résonance mondiale qui se développa à partir et au-delà de sa photographie. Dans la tempête médiatique provoquée par son cliché, il mena une enquête approfondie qui révéla que l’homme abattu s’appelait NGUYÊN Van Lem. Ce dernier n’était en rien un « civil innocent » assassiné sans raison apparente, ce que le geste expéditif du Général Loan empêcha malheureusement de révéler plus clairement. En réalité, Lem faisait partie d’un de ces multiples commandos Viêt Cong ayant reçu l’ordre d’investir Saïgon dans les premières heures de l’offensive du Têt.

Ces commandos avaient pour mission d’abattre des personnalités sud-vietnamiennes et américaines à leur domicile même. Lem venait ainsi d’assassiner dans des conditions particulièrement atroces la famille d’un policier sud-vietnamien, avant que son commando ne soit à son tour anéanti par l’ARVN (3). Unique survivant d’un groupe terroriste, immédiatement reconnu par plusieurs témoins, Lem fut donc arrêté et amené au Général Loan alors occupé à combattre les commandos Viêt Cong partout dans Saïgon. L’homme que Lem venait d’assassiner avec toute sa famille était un ami personnel de Loan.

Lorsque l’image fit le tour du monde, ces faits étaient largement inconnus du grand public qui ne retint que la violence de l’image, qui plus est en dehors du contexte meurtrier de l’offensive du Têt Mâu Thân. Des téléspectateurs qui, finalement, furent davantage touchés par l’utilisation unilatérale de la scène de l’exécution à des fins subversives et en faveur de la cause nord-vietnamienne, que par la réalité de faits moins simples à établir dans leur exactitude.

Un cas d’école

Eddie ADAMS regretta toute sa vie l’instrumentalisation qui sera faite de cette scène de guerre, mais le mal était fait. Au-delà de l’immense victoire psychologique qu’était devenue l’offensive de Giap en 1968, c’était l’engagement américain qui était définitivement ébranlé. Certes, la photographie d’ADAMS n’explique pas à elle seule ce retournement. La surprise qu’avait été l’offensive du Têt Mâu Thân en dépit des communiqués optimistes du Général William C. WESTMORELAND, l’augmentation sensible des pertes américaines, la tuerie de My Lai quelques semaines plus tard (4), avaient considérablement renforcé l’opposition à la Guerre du Vietnam, et préparaient déjà une nouvelle orientation politique et stratégique des États-unis.

La photographie du 1er février 1968 n’en fut pas moins un symbole exceptionnel, qui illustra de manière éclatante que la guerre se jouait autant (si ce n’est davantage) dans les médias que sur les champs de bataille de l’offensive du Têt. Surtout, elle démontra qu’un gouvernement démocratique ne pouvait désormais gagner une guerre sans le soutien de son opinion publique. Que pour gagner ce soutien, il fallait pouvoir justifier l’engagement militaire selon des normes et des valeurs morales occidentales (démocratie et droits de l’Homme), et que quand bien même il fallait encadrer l’action des médias et trouver un équilibre entre la demande d’information et de transparence de l’opinion publique et la nécessité de ne pas tout montrer sous peine de choquer comme l’avait fait la photographie d’Eddie ADAMS.

Cas d’école d’une guerre asymétrique où le vainqueur militaire perd finalement la partie politique, cette photographie montre aussi que dans les conflits contemporains ce n’est plus la puissance militaire en tant que telle qui conditionne la victoire. La guerre en Occident est plus que jamais l’affaire de l’ensemble de la société, et non plus une affaire exclusivement réservée aux seuls militaires. Le basculement d’armées de conscription vers des armées de métier – comme ce fut le cas aux Etats-Unis à partir de 1973 – ne change rien à une évolution qui voit désormais les opinions publiques plus que jamais partie prenante dans un conflit par médias interposés, avant même que les militaires n’aient pu achever les opérations en cours. Des militaires qui, par ailleurs, n’auront jamais été autant scrutés dans leurs actes, ce que résumait le Général américain Charles C. KRULAK, dans les années 1990, à travers le concept de « caporal stratégique ». Le caporal stratégique étant désormais ce soldat dont l’action sur le champ de bataille peut avoir des répercussions stratégiques sur l’ensemble d’un conflit.

Ayant retrouvé le Général NGUYÊN Ngoc Loan aux Etats-Unis, des années après la guerre, Eddie ADAMS lui exprima ses regrets et lui demanda pardon pour tout le mal que sa photographie avait faite à la cause sud-vietnamienne qu’il qualifia de « juste ». NGUYÊN Ngoc Loan qu’il présenta désormais comme un « héros », est décédé en juillet 1998. Eddie ADAMS disparut en septembre 2004.

  1. Cf. (Horst) FAAS et (Hélène) GÉDOUIN, Henri Huet, « J’étais photographe de guerre au Vietnam », Trieste, Éditions du Chêne, 2006, 192 p.
  2. Concernant les relations entre journalisme et Armée, lire le point de vue d’Olivier CIMELIÈRE, journaliste et communiquant, à propos d’un conflit plus récent.
  3. L’Armée de la République du Viêt Nam ou ARVN (prononcer « arveen ») était le nom donné aux forces armées sud-vietnamiennes.
  4. Le 16 mars 1968, sur la base de renseignements confus et mal interprétés, la compagnie Charlie de la 11e brigade d’infanterie légère du Capitaine Ernest MEDINA et du Sous-lieutenant William CALLEY massacre près de 500 civils sud-vietnamiens dans le hameau de My Lai (province de Quang Ngai). Le Sous-lieutenant CALLEY sera jugé et condamné pour ce crime de guerre.

__________

Bibliographie

  • MANTOUX (Stéphane), L’offensive du Têt 30 janvier-mai 1968, Éditions Tallandier, 2013, 223 p.
  • PRADOS (John), La Guerre du Viêt Nam, Librairie académique Perrin, 2011, 833 p.

 

 


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