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Mieux accompagner les familles des soldats

BOSSER (Jean-Pierre), « Mieux accompagner les familles des soldats », in Le Figaro, 25 septembre 2017.

Article mis en ligne le 26 septembre 2017
dernière modification le 14 octobre 2017

par Le Figaro

Pour le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Jean-Pierre Bosser, le soldat et sa famille méritent une même reconnaissance pour un engagement partagé.

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Il y a des héros en France. Parmi tous ceux qui s’engagent au quotidien, les soldats occupent une place singulière. Ils prennent leur part de la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la nation. Ils donnent corps aux idéaux substantiels de notre démocratie. Ils écrivent, avec d’autres, l’histoire du XXIe siècle, dans un pays et sur un continent qui constatent le retour de menaces dont ils se croyaient hors d’atteinte.

Bien sûr, le service des armes ne va pas sans difficulté ni sans épreuve, c’est là toute sa noblesse. S’il a sa grandeur, il impose également des obligations et des sujétions propres à l’état militaire : esprit de sacrifice, discipline, disponibilité, loyauté, neutralité…

Ces servitudes, les conjoints des soldats, leurs familles, en prennent leur part. C’est une réalité à laquelle les armées ont toujours été attentives et qu’elles ont prise en compte au fil des ans, à travers des dispositifs d’accompagnement social, d’aide au logement ou encore des primes spécifiques d’aide à la mobilité. Mais aujourd’hui, un constat s’impose : les contraintes vécues par les conjoints de soldats et leurs familles n’ont peut-être jamais pesé aussi lourdement. Deux évolutions majeures de notre société y concourent.

Tout d’abord, le rapport collectif à la guerre et à l’armée a changé. Notre civilisation a longtemps placé le guerrier, devenu soldat, au cœur de son organisation matérielle et de son imaginaire. Comme le disait magnifiquement Corneille, tuer et mourir pour sa patrie étaient autrefois « un si digne sort, qu’on briguerait en foule une si belle mort ». Une longue période de paix en Europe a pu nous faire oublier la guerre, ou plutôt nous la faire considérer uniquement comme un objet d’histoire et d’ethnologie. Si familier pendant des siècles, le soldat, tout en acquérant une popularité croissante dans le cœur des Français, s’est ainsi peu à peu estompé dans leur horizon mental, ainsi que les grandeurs et les servitudes de l’état militaire qu’il incarne. Même si les attaques terroristes récentes ont acté une forme de retour de la guerre, même si le déploiement massif et rapide de soldats sur le territoire national a accru de façon importante leur visibilité pour nos concitoyens, la singularité militaire est plus difficile à appréhender dans notre culture contemporaine.

Dans le même temps, le couple et la famille eux-mêmes ont changé. Aujourd’hui, il n’existe plus de modèle unique, mais diverses configurations familiales. De plus, nous avons connu une recomposition des places et des fonctions au sein de la famille. L’organisation traditionnelle et sa distribution sexuée des rôles ont cédé la place à un idéal d’égalité des conjoints partageant les tâches éducatives et domestiques. Dans ce rééquilibrage des rôles familiaux, de nombreux obstacles subsistent, et de nouveaux problèmes apparaissent : conservatisme des mentalités, pressions du monde du travail ou contraintes sociales notamment. Ces tensions que connaissent tous les couples sont vécues de façon exacerbée chez ceux dont l’un des conjoints est soldat. Il n’y a rien là qui doive nous surprendre, tant le corps militaire est, comme l’avait déjà noté le général de Gaulle, « l’expression la plus complète de l’esprit d’une société ».

Ce double mouvement conduit les couples dont l’un des membres est soldat à devoir résoudre une équation de plus en plus complexe. Mutations, exécution de missions planifiées ou impromptues, prise de risques consentie… Les obligations de l’état militaire se traduisent concrètement pour les conjoints par des déménagements, des incertitudes, une solitude accrue, notamment pour s’occuper des enfants, et des inquiétudes au quotidien. Elles peuvent constituer un handicap pour leur réussite professionnelle et familiale. Plus globalement, l’articulation du service des armes et de la vie familiale ne va plus de soi. Les conjoints de militaires ont parfois le sentiment de donner beaucoup et de recevoir peu.

Aujourd’hui, quel que soit son sexe, le conjoint de militaire est, bien souvent, la personne centrale de la famille. Si le soldat peut légitimement apparaître comme le défenseur de la Cité, c’est généralement - de manière plus discrète - son conjoint qui est le socle et le pilier autour desquels s’ordonnent son couple et sa famille. Ainsi, s’il est nécessaire de rendre hommage à l’engagement et à l’héroïsme de nos soldats, il est non moins juste de reconnaître et de soutenir leurs conjoints, sans se contenter de les reléguer dans l’expressivité désuète d’une moitié tendre et dévouée.

Le corps militaire partage avec la famille quelques similitudes. Ils représentent tous deux un idéal puissant et plébiscité, celui d’un espace d’apprentissage, de fraternité, où l’on apprend à vivre ensemble, en respectant l’autre. Les liens qui s’y nouent sont puissants : force des sentiments affectifs dans la famille, solidité de la fraternité d’armes dans l’armée. Bien sûr, le couple et la famille demeurent des objets spécifiques et occupent un champ propre. Leur nature et leur fonctionnement se définissent moins sur des normes institutionnelles que sur les règles secrètes de l’intimité et les mouvements du cœur.

Mais il serait vain d’opposer l’armée à la famille, deux espaces où les Français peuvent chercher leur identité, les ressorts de leur épanouissement, ainsi que leur inscription dans un récit historique et un imaginaire collectif. Pour un soldat, c’est la patrie qui fonde le service des armes, dont la grandeur consiste à être prêt à exposer sa vie. C’est bien souvent la famille qui contribue à sa force morale et incarne au quotidien ce qu’il a mission de protéger.

Dans ces conditions, une politique ambitieuse et rénovée de la condition militaire et d’accompagnement des familles, conformément au souhait du président de la République et de la ministre des Armées, est, plus que jamais, une priorité. C’est une question de reconnaissance et de justice. C’est une façon de revaloriser le métier des armes et de réaffirmer les fondamentaux de l’état militaire. C’est enfin un moyen de renforcer ce à quoi nous tenons le plus et ce qui fonde notre pacte social. Alors que nos ennemis, dans la guerre qu’ils nous ont déclarée, cherchent à battre en brèche notre bien commun et tout ce qui nous rassemble, c’est l’une des clés de notre résistance et de notre avenir.

Général Jean-Pierre Bosser

 


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