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Défendre un féminisme qui considère la femme entièrement

TREMOLET de VILLERS (Vincent), « Marianne Duranno : Défendre un féminisme qui considère la femme entièrement », in Le Figaro, 20 octobre 2017.

Article mis en ligne le 22 octobre 2017

par Le Figaro

Le féminisme doit être repensé en profondeur. Une vision iconoclaste qui trace les contours d’une véritable anthropologie. Ancienne élève de l’Ecole Normale supérieure, agrégée de philosophie, Marianne Durano est professeur en lycée. Elle est rédactrice à la revue Limite et publie prochainement un essai sur le corps féminin aux éditions Albin Michel.

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  • Vous défendez dans la revue Limite l’idée d’un féminisme intégral. Que signifie cette expression ? Féminisme n’est-il pas un mot qui se suffit à lui-même ?

Limite se veut une revue d’écologie « intégrale ». Tout comme l’expression “écologie intégrale”, « féminisme intégral » est en effet un pléonasme. Néanmoins, si nous parlons d’écologie intégrale, c’est pour dénoncer une forme de schizophrénie entre, d’une part, les tenants de l’écologie environnementale, et d’autre part les tenants de l’écologie « humaine ». De la même manière, le féminisme médiatique est pris dans des contradictions qui rendent nécessaire l’adjectif « intégral » : on ne peut pas défendre les femmes tout en niant la différence des sexes, lutter pour l’égalité salariale sans prendre en compte la spécificité de la grossesse, proclamer « mon corps m’appartient » sans dénoncer le trafic d’ovules et d’utérus qu’implique l’extension des PMA, etc.

Le féminisme intégral que nous défendons intègre tous ces combats et veut défendre les femmes intégralement, sans nier leurs spécificités et leurs vulnérabilités particulières. En effet, « intègre » signifie aussi bien « honnête » qu’ « entier ». Il s’agit tout d’abord de faire preuve d’honnêteté et de cohérence intellectuelle, en dénonçant toutes les aliénations dont les femmes sont victimes : lutter contre la culture de viol et par conséquent dénoncer l’omniprésence de la pornographie ; lutter contre la prostitution et contre les mères-porteuses, qui sont les deux faces d’un même marché des corps ; défendre la santé et l’autonomie des femmes également quand elles choisissent d’arrêter leur contraception chimique ; être intégralement « pro-choix » et donner à celles qui le veulent les moyens de garder l’enfant qu’elles portent ; défendre la dignité des salariées et des mères au foyer, etc. Le féminisme intégral considère la femme dans son entier : il n’évacue pas ses hormones et son utérus du champ politique, sous prétexte qu’ils seraient un facteur d’aliénation, ou en alléguant une égalité abstraite et désincarnée entre les sexes.

Enfin, notre féminisme est intégral, parce que nous pensons qu’il faut transformer intégralement et radicalement les valeurs de notre société capitaliste, technocrate et concurrentielle, pour que les femmes puissent y trouver leur place sans avoir à se renier pour devenir des self-made men comme les autres.

  • Vous considérez que la société de consommation et la technique empêchent la femme de s’accomplir. Pourquoi ?

La femme est niée comme productrice et caricaturée comme consommatrice. La société de consommation instrumentalise les femmes quand il s’agit de vendre des produits inutiles, mais nie la féminité quand il s’agit d’exploiter les employées. Dépeinte comme une ménagère stupide ou comme une bimbo aguicheuse, selon qu’il s’agit de vendre du détartrant ou de la mousse à raser, la femme est réifiée par ce que Michel Clouscard a appelé le « capitalisme de la séduction ». En revanche, quand la consommatrice passe de l’autre côté de la pub, et devient salariée, sa féminité est considérée comme un obstacle à sa productivité. À force d’exalter la libération par la carrière, certaines féministes bourgeoises, soutenues en cela par tous les adorateurs du PIB, enjoignent aux femmes d’être des employés comme les autres. Et si cela implique le sacrifice d’une maternité épanouie - éternelles célibataires, mères frustrées ou quadragénaires - on nous fait croire que c’est le prix de la liberté ! Quand des multinationales comme Google ou Facebook proposent à leurs employées de congeler leurs ovocytes pour repousser leur première grossesse et rester plus longtemps productives, elles sont dans la continuité d’une époque qui demande aux femmes de sacrifier leur féminité pour prouver leur indépendance.

On voit bien ici comment la technique, qui permet à la société de contrôler le corps et la fécondité des femmes, est au service du système capitaliste. En effet, les femmes ne peuvent être mises en concurrence avec les hommes qu’au prix d’une maîtrise technique de leur fécondité. Prendre la pilule jusqu’à 35 ans puis avoir recours à la PMA pour procréer quand l’horloge tourne, prendre des médicaments pour ne plus avoir ses règles ou pour atténuer les effets de la ménopause : ce sont les femmes qui payent dans leur corps le prix de leur prétendue libération. Pendant ce temps, les hommes peuvent continuer à jouir et les patrons à prospérer.

  • En quoi « le corps maternel » est-il oublié dans la société contemporaine ?

« Malheur à celle qui donne naissance : elle est laide », écrit Eliette Abécassis, par ailleurs interviewée par Limite, dans son roman Un Heureux évènement. Partout notre société célèbre le corps androgyne de mannequins filiformes. Partout est glorifiée la working-girl et la femme fatale, talons aiguilles et fessier impeccable. Confrontée à ces images, que peut ressentir la jeune mère au corps éprouvé, aux mains pleines de crème pour le change, coincée avec sa poussette dans les couloirs du métro ? Quelle vision d’elle-même notre époque lui renvoie-t-elle ? Celle d’une femme aliénée et non-désirable, voire indésirable. Certes, les kiosques sont remplis de magazines célébrant la grossesse et la maternité : mais là encore, il s’agit seulement d’une adaptation de la logique de la performance. Il faut réussir sa grossesse et son gosse comme on contente son boss. Et bien évidemment, la mère parfaite est une cible de choix pour les marchés de tous poils. Des cours de gym pour femme enceinte jusqu’aux tablettes bilingues pour chérubin, rien ne nous est épargné. Confrontée à des injonctions contradictoires, la femme enceinte est soumise à un dispositif médical qui la traite en mineure et ne voit en elle qu’une malade en puissance. La débauche d’examens qui l’accable est à la mesure du vide symbolique auquel elle doit faire face.

Pendant qu’elle est pesée, auscultée, piquée, le discours médiatique lui serine en effet que la différence entre un homme et une femme tient à un poil, que la féminité est une construction sociale, et que l’utérus n’est qu’un prolongement du vagin, un pénis inversé. Il serait grand temps que les cultural studies investissent un peu les salles d’accouchement, pour prendre une bonne leçon de théâtralité...

  • Etes-vous héritière de Simone de Beauvoir ou en contradiction avec son féminisme ?

Les Mémoires d’une jeune fille rangée ont bouleversé ma vie : c’est grâce à Simone de Beauvoir que j’ai épousé la philosophie. Le Deuxième Sexe est un livre grandiose, profond et merveilleusement écrit. Je pense qu’il a été un choc salutaire pour toute une génération. Néanmoins, la corruption du meilleur engendrant le pire, je crois que ce livre est à l’origine de bien des maux dont souffrent les femmes d’aujourd’hui. D’abord parce que transposer au XXIe siècle les combats authentiquement situés de l’existentialisme athée est un anachronisme et une aberration philosophique. Ce n’est plus le foyer qui aliène les femmes d’aujourd’hui, c’est un dispositif techno-capitaliste qui les étouffe.

Plus fondamentalement, Simone de Beauvoir déteste la féminité, elle qui conclut Le Deuxième Siècle par ce terrible verdict : « La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle. » Elle qui ne fut jamais mère n’a pas de mots assez durs pour décrire l’horreur que lui inspire le corps féminin. L’orgasme féminin ? « un processus de décomposition qui fait horreur. » La femme enceinte ? « Une réserve de colloïdes, une couveuse, un oeuf. » Le foetus ? « Une gélatine tremblant », « un embryon glaireux [qui] ouvre le cycle qui s’achève dans la pourriture de la mort. » Ce dégoût devant « la misère originelle d’être corps » pose tout de même question. En tous cas, ce n’est pas un tel héritage qui réconciliera les femmes avec leur féminité...

  • Les femmes sont-elles une minorité ?

Nathalie Heinich répond brillamment à cette question dans l’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder. Le problème, pour la paraphraser, consister à confondre une donnée statistique (un homme sur deux est une femme) et une réalité politique (les femmes sont encore trop souvent discriminées en tant que femmes). Ne pas distinguer ces deux niveaux d’analyse et considérer les femmes comme une minorité parmi d’autres relève au mieux d’une confusion, au pire d’une malhonnêteté intellectuelle. La dimension structurelle de la différence des sexes fait du féminisme un combat à part dans la grande lutte contre les inégalités, si légitime soit-elle par ailleurs. Si rien ne justifie en effet qu’on traite différemment un blanc et un asiatique, soumettre les femmes et les hommes au même régime juridique serait une injustice. Le simple exemple du viol, dont 91% des victimes sont des femmes, montre qu’il serait aberrant d’ignorer la différence des sexes sur le plan du droit.

  • Votre anthropologie rejoint les grandes lignes de l’enseignement de l’Eglise catholique. Votre vision est-elle confessionnelle ?

Les femmes n’ont pas attendu l’Eglise catholique pour revendiquer leur féminité. Dès les années soixante, aux États-Unis, le mouvement éco-féministe a fait le lien entre la défense des femmes et la défense de la nature. De même, si l’Eglise, il faut bien le reconnaître, est une pionnière dans la promotion des méthodes de contraception naturelle, de nombreuses féministes américaines, telles Barbara Seaman ou Alice Wolfson, ont dénoncé les méfaits de la pilule dès les années 70. Enfin, une militante historique du MLF comme Antoinette Fouque s’est battue toute sa vie pour une prise en compte politique des spécificités du corps féminin. Notre vision n’est donc ni confessionnelle ni partisane. Si le christianisme est la seule religion à adorer un Dieu incarné, nul n’est besoin de reconnaître la divinité du Christ pour célébrer le corps de la femme. D’ailleurs, plusieurs contributrices de ce nouveau numéro ne sont pas chrétiennes !

Bien sûr, nous pensons néanmoins que le christianisme a largement émancipé les femmes de la tutelle où les maintenaient le droit romain et la loi juive. Lucetta Scaraffia, éditorialiste à L’Osservatore Romano revient d’ailleurs longuement dans Limite sur les relations ambivalentes entre l’Eglise et les femmes. Nous prions un Dieu né d’une femme, un Dieu fait corps, et nous appelons l’Eglise notre Mère : voilà l’héritage que les catholiques doivent assumer.

  • N’êtes-vous pas en train de restaurer un ordre moral que Mai 68 avait fait voler en éclat ?

Nous parlons de sexe à longueur d’articles, et déplorons que le sexe féminin soit pudiquement évacué de l’espace public ! Nancy Huston ironise d’ailleurs dans nos pages sur la pudibonderie de ceux qui voudraient oublier que les hommes ont un zizi et les femmes un utérus. Ces derniers, après avoir réclamé une jouissance sans procréation, militent désormais pour une procréation sans jouissance, grâce aux nouvelles techniques de procréation artificielle : on se demande de quel côté est le puritanisme !

De la même manière, les enfants de mai 68, qui prônaient l’amour libre défendent désormais le sexe marchand et la baise sous médicament : beau renversement ! Ceux qui plaidaient pour la nature et l’anarchie réclament maintenant qu’on rembourse leurs PMA et leurs hormones de synthèse ! Ceux qui critiquaient le capitalisme sont devenus les meilleurs alibis du grand marché des corps et de la procréation. Ceux qui célébraient la liberté d’expression sont devenus les tristes cerbères d’un cirque médiatique où la parole est muselée. Gare à celle qui ose contester la propagande du Planning Familial, où des féministes d’arrière-garde subventionnées tentent de sauver leur pré-carré ! Ceux qui citent Michel Foucault à longueur de page sans l’avoir lu sont les plus grands alliés du biopouvoir et de son emprise sur nos corps. Alors j’ose l’affirmer : nous sommes les vrais héritiers de mai 68.

  • L’affaire Weinstein a provoqué une libération de la parole des femmes harcelées sexuellement. Que vous inspire le hashtag « Balance ton porc » ?

Animaliser l’adversaire n’a jamais été une solution. Rétorquer « sale porc » au mec qui braille « paye ta chatte », c’est surenchérir dans la déshumanisation. Or notre société crève de cela. C’est parce que nous avons fait sauter tous les garde-fous qui humanisaient le désir des hommes pour les femmes (politesse, séduction, galanterie), sous prétexte qu’ils constituaient des violences symboliques, que les rapports entre les sexes sont devenus si bestiaux. Les hommes dont le regard libidineux nous salit sont d’abord de pauvres types, victimes d’une misère sexuelle et affective affligeante. La même élite médiatique qui les dénonce se précipite par ailleurs à Beaubourg pour admirer le Domestikator, une statue de 12m de haut représentant une levrette géante…

Ceci étant dit, je pense que la question du harcèlement n’est pas anecdotique. Un phénomène comme l’affaire Weinstein permet à de nombreuses femmes de prendre conscience qu’elles sont victimes de harcèlement, et pas seulement d’un mec un peu lourd. Comprendre que même Marion Cotillard peut en être victime peut aider certaines à retrouver leur dignité, et la force de dire merde aux emmerdeurs : je peux en témoigner personnellement. Je ne ferai donc jamais partie de celles qui minimisent les violences sexuelles, du texto cochon aux viols les plus brutaux, en passant par la main au cul.

  • Diriez-vous que notre société poursuit un processus d’indifférenciation où les hommes sont des femmes comme les autres et inversement ?

Notre société est pleine d’incohérences, comme toute société non-totalitaire. La différence des sexes s’affiche de manière obscène et caricaturée dans la pub et le porno. Elle est omniprésente dans les clips, les tubes radios, les tenues vestimentaires, les insultes et les préjugés : toutes choses superficielles. Elle est instrumentalisée et exploitée par la technoscience, commercialisée sous forme de paillettes de spermes, d’ovules, de ventres, et autres « matériaux génétiques ». Elle est pathologisée dans les cabinets gynécologiques, et les cours d’éducation sexuelle. Elle s’impose artificiellement à travers l’écriture inclusive, les îles et les elles, les langues de bois de tous genres. Et pourtant elle est niée dans le seul espace où elle est nécessaire : la famille, l’engendrement, ce corps-à-corps fécond d’où naît toute vie et toute société.

Vincent Tremolet de Villers

 


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