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Trappes, une histoire française

BACQUÉ (Raphaëlle) et CHEMIN (Ariane), « Trappes, une histoire française », in Le Monde, 5 janvier 2018.

Article mis en ligne le 7 janvier 2018
dernière modification le 22 mai 2018

par Nghia NGUYEN

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, journalistes au « Monde », publient jeudi 4 janvier « La Communauté », une plongée dans la ville des Yvelines de Jamel Debbouze, Omar Sy, Benoît Hamon ou Nicolas Anelka. Une banlieue où le fondamentalisme musulman a aussi peu à peu gagné en influence.

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Béchir est mort ! Il a été retrouvé une seringue plantée dans l’avant- bras, un matin, dans une cave de Léo-Lagrange : overdose d’héro. Ses voisins avaient depuis longtemps remarqué son regard vitreux, sa démarche hésitante, mais la nouvelle secoue le square comme un électrochoc. Béchir vivait seul avec sa mère depuis la mort de son père. Chacun essayait à sa manière d’aider la famille à joindre les deux bouts. Si son décès, au début des années 1990, bouleverse tant ses voisins, c’est parce que la drogue a tué un garçon qui était plus que d’autres un enfant du quartier.

Léo-Lagrange n’est plus le square d’il y a dix ans, quand les Algériens, les juifs d’Afrique du Nord et les Portugais se mélangeaient aux « Gaulois » et que leurs enfants jouaient ensemble au pied de l’immeuble (…) Les halls se sont déglingués, des bandes « biznessent » dans les escaliers et plus une boîte aux lettres ne ferme (…) Il a fallu murer les caves pour tenter de limiter les trafics et le local à poubelles est devenu un coupe-gorge. Au collège, les enfants des pavillons -surnomment le square « Léo-la-jungle ».

Pas un mois désormais sans qu’à Trappes ne tombe un « grand ». « Dans les banlieues françaises, l’héroïne est devenue un fléau, une catastrophe nationale qui se déploie en silence. À Camus, à George-Sand, à la Commune, cuillères et citrons jonchent les bosquets. On retrouve des seringues au milieu des balançoires et des bacs à sable où jouent les « petits ». Pour rejoindre son appartement, il faut regarder droit devant soi dans le hall, ne pas s’attarder sur les dealers qui le squattent, et parfois montrer patte blanche pour qu’ils déplacent les chariots barrant l’escalier. (…)

Lorsqu’il ne s’agissait que de cannabis rapporté du Rif où il est cultivé par champs entiers, passait encore. « C’est du haschisch, tout le monde fume ça au Maroc, c’est pour se détendre », soupirait le père de La Fouine. Même les vieux, au bled, fumaient du kif mélangé à du tabac noir dans leur sabsa, ces pipes que les ados rapportent de leurs vacances. Mais l’héroïne, c’est autre chose. Les jeunes qui y touchent sont aussitôt accros et errent dans la ville à la recherche de leur dose. On se pique dans les caves où tout le monde se repasse la même seringue et par la même occasion le « das » – le SIDA, en verlan – dont les banlieues continuent de croire qu’il ne touche que les « pédés ». C’est comme une bombe à retardement, ce virus. Les médecins qui se risquent encore dans les squares n’en finissent pas de voir défiler des toxicos à qui il faut en plus annoncer leur séropositivité. Dans les associations de lutte contre le SIDA, Aides, Act Up, jamais on ne voit un garçon ou une fille des cités ; sur les affiches de prévention, pas un enfant d’immigrés. L’hécatombe se prépare sans bruit (…).

Les militants communistes sont dépassés par ces bandes d’adolescents qui narguent la génération de leurs pères, usés par une vie passée à la chaîne, avec des Mercedes qui valent plusieurs années de salaire. Money, money ! Ceux qui quadrillaient si bien les quartiers dans les années 1960 et 1970 ne trouvent plus le mode d’emploi pour garder dans le rang ces gamins du siècle qui s’amorce. C’est à peine si, dans les squares, ils prêtent attention à ces hommes à longue barbe et djellaba qui tournent au pied des immeubles.

« La brigade des hadjs »

« Ne vous retournez pas, les voilà, ils vont encore nous demander de nous asseoir en rond et nous prendre la tête… » En ce milieu des années 1990, lorsqu’en pleine partie de foot – leurs sweats servent à délimiter les buts – les gamins aperçoivent cette grappe humaine toute de blanc vêtue, ils s’écrient, furieux : « Putain, ils vont encore nous casser le match ! » Les jeunes footballeurs en herbe les surnomment en riant la « brigade des hadjs », les pèlerins de La Mecque (…) Les tablighis veulent « sortir les gars des caves » et leur faire retrouver le chemin de la mosquée (…). Ils recherchent les grands espaces et les beaux paysages, propices à la méditation mais qui permettent aussi d’échapper aux surveillances en tout genre. Avec les bois de Trappes, où les gamins traquent les empreintes de sangliers et qui servent à abriter les premiers baisers des garçons comme Jamel, « Nico » et Omar, ils sont servis. Aux adolescents qui tapent le ballon, ils demandent : « Vous n’avez pas quinze minutes à consacrer par jour au Seigneur ? Quinze minutes de prière, c’est le temps d’aller chercher le pain. »

(…) « Venez, on a préparé des boissons et des cacahuètes », insistent-ils auprès des enfants assoiffés par leur match. « La mosquée de la Commune est à cinq minutes, cela ne coûte rien d’y aller. » On commence par se restaurer, des chips et une grenadine – la brigade des hadjs appelle ça une « ambiance » (…) Puis on disserte de la foi en déroulant la vie du Prophète et en lisant quelques hadiths, mais on n’oublie jamais de distraire les gamins. « Regarde, lui, il va faire les cinq prières avec les deux sourates, et on va le chronométrer. » Et un quart d’heure plus tard : « Vous voyez, cinq à la suite, dites à l’allure normale, cela prend quinze minutes. Allah vous demande un quart d’heure par jour. » (…)

L’un des piliers de ces brigades s’appelle Ibrahim. Il porte une barbe rousse sur sa peau laiteuse et ses yeux sont bleu dragée. Il roule dans un vieux break fatigué en kamis, cette longue robe jusqu’aux chevilles sur laquelle il porte un gilet, et se coiffe d’un turban blanc qui le fait ressembler à un moudjahid afghan. Son allure impressionne, comme sa façon de lancer des « Salam » et des « Inch’Allah » à tout bout de phrases, à l’époque où ce n’est encore ni trop l’usage ni vraiment la mode. (…)

Jusqu’ici, à Trappes, les musulmans ont pratiqué l’Islam mollement, respectant « le smic » ou « le minimum syndical », comme on dit : jeûner pendant le ramadan et ne pas manger de porc. Pour le reste, on bénit la nourriture haram d’un simple bismillah, au nom de Dieu clément et miséricordieux, sans chichis. « On n’est pas au bled », moquent les hommes en pantalon et chemise lorsqu’ils voient des types en djellaba. « Je suis pratiquement pratiquant », -résume Jamel - Debbouze - , dont les spectacles vampirisent désormais la vie de Trappes.

« Mon frère, tu souffres, mais tu es une créature de Dieu ! » Depuis que la drogue et la délinquance minent la vie quotidienne, on commence pourtant à regarder d’un autre œil ces religieux qui assurent aux jeunes qu’ils « peuvent retrouver le chemin d’Allah » et les convainquent d’adopter un comportement plus respectueux, moins violent, plus honnête. « Après tout, ils ne font pas de mal », finissent par dire dans les squares beaucoup de mères de famille, soulagées de retrouver chez ces frères l’autorité d’une figure masculine qui manque de plus en plus dans les foyers.

Jamel, Omar et Nicolas

Mai 1996. C’est la saison du Festival de Cannes. Un rendez-vous mythique, pour Canal+. Des chambres d’hôtel sont réservées d’année en année dans les palaces de la ville, au Martinez et à l’Eden Roc – pour les stars de la chaîne – ou sur les hauteurs de Cannes, dans la résidence de Pierre et Vacances – pour les autres. C’est là que sont logés Jamel, Omar - Sy - et son nouveau copain Fred - Testot -, un petit « babtou » au crâne rasé venu de La Colle-sur-Loup, juste au-dessus de Nice. Une chambre double pour les deux derniers, mais petit déjeuner au lit, piscine à débordement avec vue sur la Méditerranée, flottille de scooters mis à la disposition des invités… Tout brille comme dans un rêve. (…)

On a toujours besoin d’être deux, ou trois, quand on vient des « quartiers ». On se sent plus fort face à la nomenklatura parisienne. C’est Jamel, le copain d’Omar depuis leur rencontre sur les bancs de touche lors des parties de foot, rue du Moulin-de-la-Galette, qui a permis cette rencontre miraculeuse. Durant ses années passées à vanner sur les bords des terrains de foot des Merisiers s’est nouée une solide amitié dont il veut faire profiter Omar et ses amis. Les diplômés des grandes écoles ont leurs associations d’anciens, le show-biz et le cinéma, leurs « fils de… » ; la banlieue, elle, s’appuie sur la fraternelle des cités. Le « système DTVVV », débrouille-toi vite vite vite, dit Jamel. (…) La télé chic use de mille périphrases, de cent euphémismes et parle des « quartiers », de « Blacks » et de « jeunes issus de l’immigration » pour désigner les cités, les Noirs et les Arabes. Mais dans les couloirs, les dandys de Canal oublient souvent de les regarder ou de dire bonjour, tout occupés à se contempler dans les miroirs ou à sniffer la coke venue de ces « quartiers » que, justement, ils ignorent. Qui interroge Omar sur sa cicatrice, à l’arrière de son crâne ? C’est un coup de marteau reçu au lycée. (…)

« Rachid Arhab sur France 2, Zinédine Zidane capitaine de l’équipe de France et nous. Tout est possible, frère », rient désormais les deux amis. À Canal, ils sont devenus bien plus que des animateurs : les symboles d’une politique. Quand André Rousselet a fondé Canal+, en 1984, il croyait s’adresser à un public de cadres et de branchés. Foot, cinéma et porno du samedi soir en crypté, divertissement et promo en clair, c’était la recette de la chaîne. La première campagne de ré-abonnement a pourtant montré à Canal que son public touchait davantage " leschauffeurs de taxi et les banlieues ". Depuis, elle cherche à les fidéliser en dénichant des talents au-delà du périphérique : Jamel et Omar en font partie.

Le PSG, dont le groupe est devenu l’actionnaire majoritaire, fait de même. « Il nous faut des joueurs de banlieue capables d’enthousiasmer un public jeune », défend Pierre Lescure, à la fois patron de la chaîne à péage et du club de foot parisien. Dans son esprit, - Nicolas - Anelka est l’homme idéal. Le jeune attaquant est une star dans les cités. (…) À Madrid, où Lescure va le sonder, Anelka vit dans une superbe villa protégée par des vigiles. Une énorme PlayStation et un écran de télé géant trônent dans un des salons, où les baffles blastent du rap à fond. « Un côté Scarface », se dit le -patron du PSG. Il sait déjà par Jamel que « Nico » veut rentrer en France.

De Trappes à Rakka

Personne n’a repéré la Scénic rouge qui depuis quelques jours stationne sur un parking, et la Renault a attendu minuit pour démarrer discrètement. À la sortie du square, la conductrice s’arrête un instant pour embarquer deux ombres noires qui se glissent à l’arrière. Puis elle attrape la Nationale 10 et file à toute allure, laissant la mairie sur sa gauche, la librairie d’Ibrahim à droite. Prudemment, la jeune conductrice n’a pas noté la destination finale du voyage sur son Tom-Tom, cet ancêtre du GPS, mais chacun des quatre passagers a appris la leçon par cœur : s’ils quittent Trappes en pleine nuit, ce samedi gelé de janvier 2015, c’est pour se rendre à un mariage à Istanbul.

Sihem a pris le volant, quoiqu’elle allaite son nourrisson d’un mois et demi. À 19 ans, elle est la seule à avoir passé le permis. Le bébé dort à l’arrière de la voiture, sur les genoux de l’un des deux jeunes passagers. Assis à sa droite, Bilal, son mari, est, à 22 ans, le plus âgé de la petite bande. Son mètre soixante et sa petite corpulence lui donnent un air de gamin tout juste sorti de l’école, mais le ton de sa voix suffit pour comprendre qu’il est le chef de l’expédition. Elle l’aime et le suivrait jusqu’au bout du monde, c’est d’ailleurs un peu la destination de ces quatre jeunes gens issus de la troisième génération d’immigrés (…). Sihem rêvait d’un vrai musulman qui connaisse les piliers de l’Islam ; Bilal, d’une femme qui partage ses prières et ses rêves de famille pour vivre loin des kouffars. Le « bouche-à-oreille » et l’entregent de quelques âmes pieuses de Trappes et de Plaisir ont permis leur rencontre. Textos, coups de téléphone, longues heures passées sur Skype… « Sissi-du-78 » est tombée folle amoureuse de « Bilal, 78 ». (…)

Combien sont-ils à avoir pris la route ? C’est un sujet tabou pour - le maire socialiste de Trappes - Guy Malandain, obsédé par la réputation de sa commune. Le recensement est difficile à établir, et chacun tente de tordre les chiffres. Il parle d’ « une trentaine » de départs, l’ancien juge antiterroriste et député de droite Alain Marsaud en évoque « une cinquantaine » (…). Seule la préfecture tient les chiffres à jour. Entre 2013 et octobre 2016, date du dernier départ, ils sont 97 du département des Yvelines à avoir pris la route de la Syrie, dont 67 de Trappes.

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

 


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