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Histoire de France : du roman national à la fable multiculturaliste

BASTIÉ (Eugénie), « Histoire de France : du roman national à la fable multiculturaliste », in Le Figaro, 2 mai 2017.

Article mis en ligne le 13 mars 2018

par Nghia NGUYEN

En France, l’histoire est depuis le XIXe siècle une question politique. Après avoir méthodiquement démoli le récit national qu’elle avait pourtant fondé, la gauche se voit contrainte de s’en réemparer pour contrer les récits qu’elle juge « réactionnaires ». Petite histoire de la bataille de l’histoire.

« Il faut réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national », déclare François Fillon le 28 août 2016, à Sablé-sur-Sarthe. Il fait de la référence au roman national un des refrains de sa campagne, qui lui permettra de remporter triomphalement la primaire de la droite. Il n’est pas le seul candidat à emboucher ce clairon. Alors que Nicolas Sarkozy lance maladroitement une polémique sur « nos ancêtres les Gaulois », Jean-Luc Mélenchon se distingue à gauche en refusant de s’en indigner : « Nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est Français, on adopte le récit national », déclare-t-il, suscitant l’ire de l’extrême gauche qui l’accuse de faire le jeu d’un discours réactionnaire. Emmanuel Macron n’est pas en reste, et revendique l’expression dans une interview pour L’Histoire : « J’ai parlé de roman ou de récit national parce que précisément je ne crois pas à la segmentation de notre histoire. » Quant à Marine Le Pen, « la promotion du roman national » est dans son programme.

La querelle de l’histoire est celle de l’identité

« Il n’y a pas d’autre pays au monde où l’enseignement de l’histoire soit une question d’État », disait déjà l’historien Antoine Prost en 1984. Et il n’y a qu’en France où la sortie d’un livre d’histoire peut déclencher une controverse intellectuelle. Lorsque, en janvier 2017, Patrick Boucheron publie, avec 122 collaborateurs, Histoire mondiale de la France (Seuil), la bataille de l’histoire reprend de plus belle. Ce livre de 700 pages, organisé en 146 dates, entend revisiter l’histoire hexagonale sous le prisme de l’étranger.

La question périlleuse des origines est neutralisée dès la première date, avec, en 34.000 avant J.-C., la grotte Chauvet, où se déploient les « prémisses d’une humanité métissée et migrante ». Le livre se termine par la date de 2015 et le « retour du drapeau » après les attentats, jugé inquiétant. Dans son « ouverture », Boucheron précise le sens qu’il veut donner à ce « grand bain des récits rassemblés » : il s’agit de « mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre le rétrécissement identitaire », de « dépayser l’émotion de l’appartenance et accueillir l’étrange familiarité du lointain ».

Salué par la presse comme une « fresque époustouflante, antidote à toutes les pseudo-identités nationales » (L’Obs), le livre suscite la colère de ceux qui luttent contre le détricotage des héritages. Ainsi, Alain Finkielkraut accuse dans Le Figaro Boucheron de vouloir « dissoudre » la France « dans le grand bain de la mixité, de la diversité, de la mobilité et du métissage ». Pour la première fois depuis qu’il a été élu académicien, l’auteur de L’Identité malheureuse se fend d’une diatribe sous la Coupole devant un parterre d’immortels aussi scandalisés que lui. Si Pierre Nora semble au départ prendre l’affaire à la légère, qualifiant de « coup éditorial » ce livre frappé du sceau du Collège de France, l’historien finit par prendre la plume dans L’Obs pour dénoncer un « message purement politique ». Il recevra des dizaines de messages d’historiens le félicitant d’être sorti du bois, outrés comme lui par le livre de Boucheron.

L’affaire n’est pas une simple dispute de clercs. « La question de l’histoire est, en France, politique, car l’identité française est traditionnellement conçue comme historique, contrairement à l’Allemagne, où elle repose sur la langue, ou l’Angleterre, sur la société », explique l’historien Patrice Gueniffey. « Pour les ennemis du roman national, l’histoire n’existe pas, elle est une construction pure, qu’il convient donc de déconstruire », souligne-t-il.

De l’école des Annales à la repentance

Cette déconstruction s’est faite en plusieurs étapes. Au départ, c’est le souci scientifique qui préside. Avec l’école des Annales, fondée à la fin des années 1920 par les historiens Lucien Febvre et Marc Bloch, le but est de dépasser l’histoire bataille, qui s’appuie sur les grandes dates et les grands hommes, pour lui substituer une histoire au temps long qui prenne en compte l’évolution du climat, de la technique, de l’organisation sociale.

Après guerre, l’hégémonie marxiste accentue cette évolution, en décrétant que l’histoire est faite par les masses plutôt que les individus, et que la lutte des classes en est le principal moteur. Sous les Trente Glorieuses, l’histoire se scientifise encore davantage. Exit l’approche littéraire, narrative et psychologique, on lui préfère les certitudes de l’archéologie, et l’aridité des preuves de laboratoire.

Enfin, dernière étape, celle de la « repentance ». Elle débute en 1973, avec la publication de La France de Vichy de Robert Paxton, qui démonte le mythe gaullien d’une France résistante pour décrire un pays collaborationniste. Elle culmine dans les années 1980, avec l’antiracisme et le début d’une relecture uniquement négative de la colonisation. Ainsi, lorsque, en 1984 Pierre Nora dirige Les Lieux de mémoire, c’est pour acter que le roman national est une idée morte, et qu’il convient désormais de vagabonder dans l’histoire de France comme dans un cimetière magnifique.

La commémoration du bicentenaire de la Révolution française en 1989 signe l’apogée de cette déconstruction : lors de la parade de La Marseillaise, 6000 artistes et figurants représentent différentes « tribus planétaires » autour de douze tableaux vivants. Africains jouant du tam-tam et Anglais marchant sous la pluie défilent sur les Champs-Élysées, renvoyant l’histoire hexagonale à son provincialisme pour exalter l’ouverture sur le monde.

Devenue soit culpabilisatrice, soit rébarbative, confite dans un scientisme lénifiant ou enferrée dans la morale, l’histoire « de gauche » perd son public. Dès lors, les conteurs s’engouffrent dans la brèche. André Castelot et Alain Decaux dans les années 1960, Max Gallo dans les années 1980, Stéphane Bern et Franck Ferrand aujourd’hui. En 2007, le « roman national » qu’on croyait enterré ressurgit en politique. Sous l’influence de Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy propose, en plus du ministère de l’Identité nationale, de créer un « Maison de l’histoire de France ». Tollé. Le comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, fondé et animé par plusieurs historiens de gauche (Nicolas Offenstadt, Laurence De Cock, Mathilde Larrère), s’en prend violemment au projet, qui sera finalement abandonné sous la présidence Hollande, qui préférera inaugurer un Musée de l’histoire de l’immigration. Tout un symbole.

Mais malgré les attaques, le succès des « historiens du dimanche » se poursuit. En 2009, Le Métronome de Lorànt Deutsch est un best-seller. Cette apologie populaire d’une histoire de France héroïsée et chrétienne, cédant parfois à la légende, fait hurler les tenants de « l’historiquement correct ». Un collectif d’universitaires publie en 2013 Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, pour dénoncer « le repli identitaire ».

Au même moment, sort le rapport Tuot, pour une « société inclusive », qui invoque la nécessité de « reprendre l’écriture du roman national plutôt que d’en fêter avec nostalgie et amertume les images d’Épinal jaunies et flétries ». La gauche panique. Les Lavisse, les Hugo, les Dumas, les Michelet, bref les tenants d’une histoire narrative qui forge l’unité nationale, sont passés à droite. Comment réinventer un récit national de gauche, quand on tient le récit, en soi, comme réactionnaire ? Comment composer un Puy-du-Fou progressiste, quand l’individualisme nie la puissance du collectif ?

Forger un contre-roman national

Il faut d’urgence forger un contre-roman national. Il faut lutter, comme l’exprime Patrick Boucheron dans sa leçon inaugurale au Collège de France, contre « la déplorable régression identitaire qui poisse notre contemporanéité ». Des mots qui rappellent là encore le rapport Tuot, qui fustigeait une « France chevrotante et confite dans ses traditions imaginaires ». Ne pas faire comme Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis qui refusaient de se rendre aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, parce qu’y étaient invités trop de « réacs ». Ne pas laisser « le monopole de narrations entraînantes » à la droite. Mais descendre de sa chaire universitaire pour aller affronter la « bête » dans l’arène.

« Au XIXe siècle, la grande bataille du roman national, c’était la Révolution, aujourd’hui, c’est l’immigration », analyse Dominique Borne, auteur de Quelle histoire pour la France ? (Gallimard). Dans ce livre publié en 2014, il proposait de faire débuter l’histoire de France avec l’arrivée des Grecs à Massalia au Ve siècle, pour trancher enfin entre ceux qui la font débuter avec Clovis et ceux qui la font commencer avec Vercingétorix. Et permettre aux descendants d’immigrés de se reconnaître dans une France métissée dès l’origine. Boucheron reprend cette ambition. Il sera, comme le dit Nora, « l’intellectuel savant dont avait besoin une gauche en détresse ». Ce Michelet du multiculturalisme se rêve en Finkielkraut de gauche, capable de tisser les contours d’une « identité heureuse » pour contrer le kidnapping de l’histoire par les conservateurs.

Quitte à réécrire le roman national en fable multiculturaliste. « Boucheron fait de l’homme de Cro-Magnon l’ancêtre du réfugié syrien. À côté de cet anachronisme délirant, Lavisse passe pour un parangon de rigueur ! », s’indigne Alain Finkielkraut. « Jamais les historiens n’avaient projeté avec une telle impudence les catégories du présent le plus immédiat au passé le plus lointain. » L’historien et philosophe Marcel Gauchet évoque, lui, une « entreprise idéologique qui avance masquée ». « C’est du Hamon en plus chic », dit-il à propos de Histoire mondiale de la France.

Mais le sophisme déconstructeur se heurte à une aporie. Il se prétend scientifique, alors qu’il est empreint d’idéologie. Il voudrait inclure les nouveaux venus à la France tout en niant que celle-ci fut quelque chose. Comme le souligne Michel De Jaeghere, directeur du Figaro Histoire et auteur de La Compagnie des ombres (Belles Lettres), « Cela s’appelle histoire de France, mais ce sont des histoires sans lien entre elles. Parce que nous n’avons d’autres liens que ceux que nous acceptons de consentir avec ceux qui se trouvent, ici et maintenant, sur ce sol. » La France a toujours été rien « , voilà l’oxymore dans lequel se noie Histoire mondiale de la France. » Ce qui est lui consentir paradoxalement une permanence au moment même où on la conteste.

Eugénie Bastié

 


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