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Par-delà la marchandisation du monde, il y a la sauvagerie

DEVECCHIO (Alexandre), « Henri Guaino : par-delà la marchandisation du monde, il y a la sauvagerie », in Le Figaro, 15 mars 2019.

Article mis en ligne le 13 avril 2020
dernière modification le 11 novembre 2020

par Nghia NGUYEN

S’il a renoncé à la politique partisane, l’ancien député continue à penser que les idées gouvernent le monde. Dans son nouvel ouvrage, il affirme que les « populismes nationalistes » sont le symptôme d’une crise de civilisation profonde, liée à la volonté des élites occidentales d’imposer un Nouveau Monde à marche forcée.

Le Figaro Magazine - Henri Guaino, votre dernier livre s’intitule, Ils veulent tuer l’Occident (1). Que mettez-vous derrière ce « ils » ?

Henri GUAINO - On ne comprend rien à ce qui nous arrive si on reste à la surface des choses sans s’intéresser aux causes profondes, c’est-à-dire non seulement en fait sociaux mais aussi à tout ce qui fait la vie intérieure : à force de rester à la surface et d’occulter ce qui se passe dans le psychisme individuel et collectif et qui aujourd’hui l’abîme, nous risquons de voir le retour de tous les refoulés nous sauter violemment à la figure. Comment ne pas être frappé par la hausse continue du niveau de tolérance à la violence ? Une société qui s’habitue à la sauvagerie perd la force de la combattre. Je crains que ce ne soit ce qui est en train de nous arriver. À qui la faute ? À tous ceux qui font semblant de croire que nous allons nous en tirer avec les vieilles recettes du bonneteau fiscal, un peu plus de concurrence ici ou là, ou l’invocation à tout bout de champs et hors de propos de la loi du marché, de la démocratie, de l’État de droit, ou de la raison, qui en mentant nourrissent la gangrène du complotisme et qui contribuent au conformisme ambiant qui nous détourne collectivement des causes profondes du mal pour, au mieux, nous en tenir aux symptômes.

Ce conformisme est mortifère pour la civilisation occidentale : il détruit son âme, ses pensées, ses idées, ses sentiments, son idéal humain, il abîme un nombre de vies toujours plus grand. Les coupables ? Tous ceux qui ont une part de responsabilité dans le destin des sociétés occidentales et qui, à travers une multitude de petits et de grands reniements intellectuels et moraux prétendent faire émerger un homme nouveau, émancipé du passé, de ses leçons, de son histoire : adeptes du cercle de la raison, du progressisme, de toutes sortes de nouvelles religions devant les dogmes desquels le citoyen ordinaire est prié de se prosterner sans discuter. Ils sont comme ces « bons élèves » dont parlait Marc Bloch dans L’Étrange défaite qui appliquent les doctrines trop bien apprises et qui, hélas, en 1940, occupaient tous les postes de responsabilité.

  • La menace pour l’Occident vient-elle de l’extérieure ou s’agit-il d’un malaise dans la civilisation ?

Si les constructions politiques peuvent succomber aux assauts extérieurs, les civilisations ne meurent que de leur propre défaillance intellectuelle morale et psychique. L’anti-occidentalisme a toujours fait beaucoup d’adeptes. C’est la rançon de l’occidentalisation du monde longtemps portée par le dynamisme d’une civilisation universaliste servie par une puissance matérielle toujours plus grande qui durant des siècles lui conférera une suprématie politique, économique et militaire. Mais le fait majeur de notre époque c’est que tous ceux qui, dans le reste du monde, souhaitent la mort de l’Occident peuvent compter, plus que sur leurs propres forces, sur la force des reniements et de la haine de soi de tous ceux qui, à l’intérieur même de l’Occident, veulent détruire leur propre civilisation sans se soucier des conséquences : le retour au cœur de l’Occident de la barbarie et de la sauvagerie.

J’aurais pu intituler ce livre avec les paroles du Christ : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Encore faut-il, pour mesurer ce que nous risquons de perdre, savoir d’où nous venons, quel est l’univers mental que des millénaires de culture, de savoir et de religion nous ont construit et ce que nous sommes en train d’en faire. Sinon il est impossible de percevoir la souffrance qui peut naître de la distorsion entre ce que la civilisation a déposé en nous et les injonctions contradictoires d’une société qui nie cet héritage, « cette immense contamination dont les germes sont perdus dans le passé » comme disait Braudel. Quand on utilise à tout bout de champ l’argument de la défense de la civilisation européenne pour justifier l’Union européenne, de quelle civilisation s’agit-il ?

  • Que répondez-vous à ceux qui prédisent un choc des civilisations ? Avec l’Islam, mais aussi avec la Chine ? N’y a-t-il pas de bonnes raisons de craindre ces menaces ?

Je ne crois pas que la Chine, les autres grands pays émergents, ni a fortiori l’Islam ne disposeront bientôt de la puissance matérielle susceptible d’asservir l’Occident. Et le rôle de la taille des pays et des entreprises dans la guerre économique mériterait, au regard de l’histoire et de l’analyse économique, une réflexion un peu plus sérieuse que celle, caricaturale, que nous servent les propagandistes de la religion de la concurrence et de l’Europe fédérale. S’agissant de la civilisation, le problème est en nous. Si nous n’avons plus d’idéal humain, intellectuel, moral, spirituel à promouvoir, quelles raisons aurons-nous de résister ? Qu’aurons-nous à opposer aux « esprits animaux » de la finance ? Quelle raison et quel moyen aurons-nous pour nous battre contre le terrorisme islamiste si nous détestons tout ce que nous sommes : personne ne se bat pour ce qu’il hait. Regardons le problème particulier de l’Islam et de l’islamisme radical : entre repentance, multiculturalisme et communautarisme, l’Occident ouvre lui-même la porte à la guerre des civilisations dans la civilisation. Si nous continuons sur cette pente je ne crois pas tant à l’islamisation de l’Occident qu’à l’explosion de la violence : les sociétés déchirées cherchent toujours à refaire leur unité par la violence. Ce que René Girard appelle « la violence mimétique » est profondément ancrée dans la nature humaine. Nous sommes en train, aveuglément de tout faire pour la libérer à nouveau.

  • Certains comparent les vagues migratoires actuelles aux invasions Barbares et prédisent une faillite de l’Occident comparable à la chute de l’Empire romain… Qu’en pensez-vous ?

Cette représentation de la chute de l’Empire romain par les grandes invasions est ancrée profondément dans l’imaginaire de l’Occident. Historiquement, elle ne paraît pas exacte : l’Empire romain s’est effondré de l’intérieur et les Barbares, comme l’on disait, n’ont pas envahi l’Empire, ils ont été appelés comme auxiliaires par l’Empire qui manquait de soldats… il faut à la fois retenir cette leçon de l’histoire et tenir compte de l’imaginaire qui fait vivre à beaucoup de gens les phénomènes migratoires d’aujourd’hui comme un retour des grandes invasions. Les deux, ce qui relève de la raison et ce qui relève du sentiment ou du ressenti, font partie de cette réalité à partir de laquelle la politique doit être pensée.

  • Vous expliquez que « la pensée européenne ne se conçoit que dans le cadre d’un dialogue avec le christianisme ». L’Union européenne a-t-elle eu tort de mépriser ses racines chrétiennes, mais aussi juives, grecques et romaines ?

Cette formule est de Braudel. Je la trouve très juste. Ce que j’essaye de faire comprendre c’est que, croyant ou non, nos pensées, nos réactions sont largement conditionnées par la manière dont le christianisme a façonné notre civilisation. Pour ce qui est de l’Union européenne, le problème n’est pas son positionnement par rapport au christianisme seulement mais par rapport à toutes les réalités de la civilisation, de la culture, de l’anthropologie, de l’histoire et même de la géographie. C’est une construction hors sol et hors temps qui n’a rien à voir avec la civilisation européenne. Elle est à l’image des billets de l’euro sur lesquels ne figurent que des monuments virtuels. Depuis le milieu des années 1980, l’Union européenne est devenue une entreprise de désenracinement, une nouvelle version de l’idéologie de la table rase bien perceptible dans l’obstination à effacer les nations. La table rase est une folie qui a toujours le même résultat : faire resurgir les vieux démons que l’on prétend faire disparaître à jamais.

  • Macron compare notre époque et celle des années 30…

Notre époque commence effectivement à ressembler aux années 30. Mais il y a, me semble-t-il, assez souvent un malentendu dans cette comparaison : notre époque ne ressemble pas aux années 30 à cause de la montée de ce que les bien-pensants nomment « le populisme nationaliste », mais parce que les mêmes causes, les mêmes déchirements, les mêmes souffrances, les mêmes atteintes à la vie intérieure risque de produire des effets similaires qu’aucun comité antifasciste n’empêchera. Le « camp du bien » a fait le mal en construisant depuis quarante ans la société dans laquelle nous vivons et dont le malaise commence à ressembler à celui de l’entre-deux-guerres. Voilà le problème ! La bonne conscience de l’antifascisme ne le résoudra pas. Au contraire puisqu’elle conduit à persister dans la faute.

  • La crise des « gilets jaunes » évoque aussi à la fois 1789 et 1793, non ?

Elle me fait penser à cette phrase de Gustave Le Bon dans la Psychologie des foules : « Parmi les plus féroces conventionnels se trouvaient d’inoffensifs bourgeois, qui, dans des circonstances ordinaires, auraient été de pacifiques notaires ou de vertueux magistrats. » Les « gilets jaunes » sont un symptôme du malaise d’une société qui a trop souffert et qui n’en peut plus de cette souffrance. Mais une fois que la boîte de Pandore des violences et des colères est ouverte, nul ne peut prévoir où ces colères mèneront. Le drame est qu’au fond, nous ne prenons pas collectivement tout cela assez au sérieux.

  • Le pire ennemi de la civilisation, est-ce finalement le Nouveau Monde, c’est-à-dire, selon vous, l’uniformisation planétaire liée à la globalisation ?

Ce à quoi nous assistons, sous les apparences de l’uniformisation des modes de vie, c’est au retour de tous les refoulés religieux, culturels, identitaires. En voulant tout écraser sous le rouleau compresseur de l’uniformisation du monde qu’appelle le marché unique mondial, les architectes du Nouveau Monde réveillent ce qu’il y a de plus profondément ancré dans la nature humaine. Le Nouveau Monde bute sur le Vieux Monde et l’homme nouveau dont rêvent ces apprentis sorciers qui font violence à l’homme en cherchant à faire table rase de sa vie intérieure devient monstre. Au bout du chemin de la marchandisation du monde, il y a la sauvagerie plutôt que le marché planétaire unique et la paix par le commerce, vieux rêve cent fois démenti par l’Histoire.

  • Votre livre s’ouvre par une citation de Malraux : « Ce n’est pas pour mourir que je pense à ma mort, c’est pour vivre. » Finalement, si vous avez écrit ce livre sur la mort de la civilisation occidentale, c’est pour mieux la faire vivre ?

Oui ! Savoir que l’on peut mourir est une incitation à agir, à se battre pour vivre, une prise de conscience de ce que la vie peut avoir de précieux dès lors que le temps nous est compté. La civilisation c’est comme la nation, pas seulement une collection d’individus mais un être vivant avec un psychisme collectif, c’est « une âme, un principe spirituel » comme disait Renan. Si la civilisation occidentale, et par conséquent tous ceux qui l’habitent et qu’elle habite, n’a pas conscience de ce qu’elle risque, elle va se laisser vivre et mon sentiment est qu’alors sa vie, ou plutôt sa survie, sera courte.

  • Le président de la République et d’autres accusent les « populismes ». Ces derniers ne sont-ils pas justement le cri des peuples qui ne veulent pas mourir ?

Je crois qu’à force d’être aveugle sur les conséquences de ce qui est infligé aux sociétés occidentales, on entendra bientôt des cris bien plus féroces. La présidentielle qui a été victime des circonstances et qui s’est jouée uniquement sur l’arithmétique électorale ne permet pas au vainqueur de se prévaloir d’un véritable mandat du peuple pour mettre en œuvre une politique. Elle a donc été un rendez-vous manqué dont on commence à percevoir les conséquences dramatiques. Elles seraient plus dramatiques encore si la pièce devait se rejouer à l’identique en 2022.

  • Vous expliquez que la civilisation occidentale se situe dans l’histoire, la culture, mais aussi dans l’Homme ? Pourquoi ? Qu’est-ce que vous aimez le plus dans cette civilisation ?

Une civilisation c’est quelque chose qui est au-dedans de l’homme. J’y reviens : c’est quelque chose qui habite l’homme et que l’homme habite. On ne déménage pas facilement d’une civilisation à une autre. Le plus important pour moi dans la civilisation occidentale, c’est la chance qu’elle a donné à l’homme. Malraux explique dans La Voie royale qu’elle veut « apporter le monde à l’Homme » alors que la civilisation orientale « veut apporter l’Homme au monde ». Le cœur de la pensée de l’Occident c’est l’aller-retour de cette pensée entre l’au-delà et l’ici-bas, entre le ciel des idées et l’expérience de la vie terrestres, entre la singularité et l’universalisme. La pensée de l’Occident a été initiée à la transcendance qui a libéré l’Homme du naturalisme par Platon et par le monothéisme et à la dialectique de l’un et du multiple par le mystère de la Trinité. Elle demeure, comme disait Camus, à la recherche d’une philosophie des limites. Les grandes crises de l’Occident surviennent quand il se détourne de cette quête des limites. C’est le cas aujourd’hui, où faute de se soucier des limites, les grandes idées de l’Occident se muent en absolutismes qui réveillent en réaction la violence des instincts animaux.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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  1. GUAINO (Henri), Ils veulent tuer l’Occident, Odile Jacob, 2019, 356 p.

 

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