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Mon hommage à Samuel PATY ou pourquoi « Je ne suis pas Charlie »
Article mis en ligne le 30 octobre 2020
dernière modification le 10 novembre 2020

par Nghia NGUYEN

L’assassinat d’un professeur

Dans l’après-midi du vendredi 16 octobre 2020, Samuel PATY, 47 ans, professeur d’Histoire-Géographie au collège Le Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine (Val d’Oise), était assassiné dans la rue peu après avoir quitté son établissement scolaire. L’assassin était un islamiste tchétchène de 18 ans – Abdoullakh Abouyezidvitch ANZOROV – qui, après avoir suivi l’enseignant à l’extérieur du collège, le frappa mortellement avant de le décapiter. ANZOROV était motivé par de violentes critiques émises sur les réseaux sociaux par des membres de la communauté musulmane reprochant au professeur d’avoir réalisé un cours, le 6 octobre précédent, sur la liberté d’expression. Cours durant lequel il avait utilisé en supports pédagogiques des caricatures du Prophète Mahomet publiées par le journal Charlie Hebdo.

Comment ne pas éprouver un sentiment d’horreur et de colère face à un tel crime : la deuxième décapitation au nom de l’Islam sur le territoire français ? La première eut lieu le 26 juin 2015 à Saint-Quentin-Fallavier, lorsque le Franco-algérien Yassin SALHI, fiché S, assassina et décapita son employeur Hervé CORNARA. Mais en s’en prenant cette fois à l’institution la plus emblématique de la République (l’Éducation nationale), celle qui touche l’ensemble de la société dès le plus jeune âge ; en décapitant symboliquement un professeur - et pas n’importe lequel : un professeur d’Histoire en charge de l’Enseignement Moral et Civique -, le Djihad international a plus que jamais marqué les esprits et obtenu une incontestable victoire. Dans cette lutte asymétrique où la recherche du symbole est le plus important, nul doute que nos ennemis viennent de l’emporter.

Islamisme ou Islam ?

L’émotion qui a succédé à ce terrible événement, et qui a submergé une partie de la Nation, n’a fait que confirmer notre vulnérabilité et notre faiblesse, fruits de lâchetés politiques pérennes. Notre impuissance aussi à affronter le cancer de l’islamisme que d’aucuns considèrent encore comme une dérive de l’Islam alors qu’il n’en est que l’épanouissement logique, son expression naturelle et intrinsèque dans le champ social et politique. Que ce soit dans le temps long de son existence comme dans celui de son actualité, le monde musulman nous impose cette réalité partout où il s’étend. Il y a certes, ici et là, des nuances ethniques, géographiques, politiques voire spirituelles qui ne sont, cependant, que des différences de degrés non de nature.

Islam, islamisme, Islam politique, islamiste radical, islamiste modéré, Islam radical… Autant de vocables qui témoignent au mieux de notre méconnaissance du fait religieux islamique, de la vanité de nos catégories cartésiennes à vouloir enfermer quelque chose qui nous échappe ; au pire qui témoignent de nos peurs cachées face à la religion de MAHOMET et des hypocrisies qui en découlent (1). Durant des années, nous nous sommes voilés la face dans de fallacieuses querelles sémantiques alors que l’Islam reste une religion ontologiquement conquérante, qu’elle est née dans la violence, ne la rejette nullement encore de nos jours, et ne trace toujours pas de frontière entre l’ordre politique et l’ordre théologique. Dans le meilleur des cas la paix se fera par la soumission du Dâr al-Harb (2), ce que le mot « Islam » porte dans son étymologie même.

Avec l’assassinat de Samuel PATY, la classe politique a enfin réagi avec des mots qui auraient dû s’imposer depuis longtemps. L’acte terroriste a été enfin qualifié, ce que le précédent quinquennat n’avait su faire. Si le contexte était déjà préparé par les récents débats sur le « séparatisme », voilà qu’un ministre ose désormais parler d’un « combat culturel » à mener contre l’islamisme (3), et qu’un autre – celui même du professeur assassiné – brandit l’expression d’ « islamo-gauchisme » (4) au même titre que son collègue au Ministère de l’Intérieur. Voilà que Jean-Luc MÉLENCHON et son parti, La France Insoumise, celui des écologistes (EELV) sont directement pointés du doigt. Il était, en effet, grand temps de souligner la responsabilité de ces idéologues, véritables entrepreneurs d’un terrorisme intellectuel, grammairiens de la déconstruction et architectes d’un écosystème racialiste et antirépublicain où gravitent indigénistes, décoloniaux et autres militants de la sphère « intersectionnelle ».

On rêverait presque à voir également le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) être remis en cause. L’ « islamophobie »… Une notion infamante, purement idéologique, dont l’hybridation avec la lutte des classes marxiste aura produit une arme intellectuelle d’une redoutable efficacité visant non pas à protéger les musulmans mais à interdire ni plus ni moins toute critique objective de l’Islam. Durant des décennies, l’islamophobie a permis de faire taire nombre de personnes dont les réflexions factuelles et de bon sens pourraient maintenant se muer en une colère difficilement contrôlable. Pendant trop longtemps, l’ « islamophobie » a marginalisé des esprits intelligents et courageux dont les livres, les tribunes et autres articles sont maintenant reçus comme des évidences et non plus comme un soi-disant « racisme » antimusulman. Comme si, par ailleurs, l’Islam – qui est une confession universelle et transnationale – pouvait faire « race » au sens biologique. Le national-socialisme avait déjà opéré ce genre de confusion avec le Judaïsme. D’autres aujourd’hui lui emboîtent le pas ne serait-ce qu’à travers des analogies qui relèvent davantage de la posture idéologique que de l’Histoire (5). Il aura donc fallu des dizaines d’attentats, des centaines de morts et de blessés, et le meurtre particulièrement atroce d’un professeur de collège pour que les lignes du politiquement correct enfin craquent, et que le déni commence à s’estomper.

La classe politique avait-elle d’ailleurs le choix ? Le débat sur le « séparatisme » - dont on ne sait exactement ce qu’il recouvrera au-delà du discours présidentiel (6) - relève une fois de plus de ces écrans de fumée qui servent à cacher comme ils le peuvent ce que le politique refuse de dire explicitement. Pourtant, ceux qui nous gouvernent savent depuis longtemps la situation explosive de la société. Les remontées quotidiennes du terrain ainsi que les notes inquiétantes sur l’état de la société française n’ont cessé de s’accumuler - notamment sur le bureau du Ministre de l’Intérieur - au point que beaucoup posent aujourd’hui la question de l’imminence du point de rupture (7). Nos élus n’ont plus les moyens d’ignorer cette évolution. Les marges de manœuvre n’existent quasiment plus, et le cynisme a trouvé ses limites comme le reflètent en retour et à leur manière l’actualité récente des conflits sociaux ainsi que la rubrique quotidienne des faits divers.

Les postures martiales tardives du Président Emmanuel MACRON comme celles de son gouvernement ; ces audaces qui pourraient paraître nouvelles (expulser à grand renfort d’annonces médiatiques des centaines de clandestins, fermer temporairement la mosquée de Pantin, dissoudre le CCIF et d’autres associations dont Baraka City et Cheikh Yassine que fréquentait Abdoullakh A. ANZOROV…) ne tromperont personne : il est bien tard et très vraisemblablement trop tard. En l’état actuel du droit, des engagements européens et internationaux de la France et, pire que tout, de l’anomie de la société, nous sommes aujourd’hui dans une impasse. Au mieux, le traumatisme né de l’assassinat de Samuel PATY sera-t-il le choc de plus qui fera sortir le monde politique de sa torpeur et de son déni.

Combattre l’islamisme sans Charlie

Et quel choc ! Celui-ci est d’autant plus dangereux qu’à sa violence symbolique il ne s’accompagne pas de la nécessaire remise en cause de nos erreurs et de nos fautes. Cette remise en cause est d’autant plus vitale et urgente, qu’elle pose la question de notre résilience face à un ennemi que l’on pourra certes haïr, mais qui garde pour lui une forte identité, une profonde cohérence, et qui met toutes ses ressources au service du combat qui l’oppose à ce que nous sommes. Comme d’aucuns ont pu le dire ou l’écrire à très juste titre, ce n’est pas la République qui est visée et attaquée à travers le geste d’ANZOROV, mais la France en elle-même (8).

Car du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo à l’horreur de l’assassinat de Samuel PATY qu’avons-nous vraiment appris ? D’abord, il y a eu les marches et les manifestations, les bougies et les fleurs, les pétitions de principe des uns et des autres sur la notion de « résistance » et le lamento républicain avec ses grands discours aux valeurs d’autant plus creuses que la République, elle-même, s’est acharnée à les vider de leur substance. Mourir aujourd’hui d’enseigner la liberté d’expression dans notre vieille démocratie n’est-il pas en soi la preuve éclatante de cette perte de substance ? L’Éducation nationale pourrait, la première, aborder la question de ses responsabilités à l’aune de la déconstruction de cette grande idée qu’est l’École ; de la crise de l’autorité et de la transmission qu’elle a si bien accompagnée des générations durant. Ce n’est finalement pas un hasard ni un illogisme si la violence du choc des civilisations l’atteint à travers l’assassinat de Samuel PATY, sachant que le pire reste encore à venir.

Alors que le gauchisme culturel n’a cessé de saper les fondements même de l’École – peut-être jusqu’à un point de non-retour ici aussi -, redoutons que les témoignages aujourd’hui médiatisés – néanmoins vrais et sincères - de professeurs en souffrance face à l’islamisation de leur environnement scolaire ne cachent aussi cette autre légion d’enseignants islamo-gauchistes. Ceux-ci bien présents, et ayant empoisonné l’atmosphère de leurs collèges et lycées sur la question de l’Islam et d’une prétendue « islamophobie » supposée de la société et de l’État français. L’attentat d’ANZOROV et la mort tragique du professeur de Conflans-Sainte-Honorine ne doivent pas nous représenter le monde enseignant - aussi bien dans les collèges/lycées que dans les universités - comme idéalement engagé dans la lutte pour la liberté d’expression contre le totalitarisme islamiste. Il existe encore de nombreux « collabos » dans les salles des professeurs.

Sincèrement engagés dans la lutte pour les libertés – dont celle d’expression -, les professeurs le sont-ils pour autant de façon honnête et éclairée ? C’est ici que se pose un problème Charlie Hebdo dont il est très difficile de débattre dans le contexte émotionnel actuel. Une difficulté qui, au passage, ne manquera pas d’éclairer les contradictions desdits professeurs sur ce qu’ils entendent, ou non, par « liberté d’expression »… Si l’on s’en tient à l’idée fondamentale selon laquelle il n’y a pas de droit sans devoir, la liberté d’expression ne peut - comme toute liberté - s’exercer sans un esprit de responsabilité, et c’est justement cet esprit qui a manqué à Charlie Hebdo.

Peut-on le reprocher à un média libertaire dont la marque de fabrique a toujours été l’absence de respect, l’attaque ad hominem sur le registre de la sexualité ou de l’excrémentiel et la reductio ad Hitlerum ? L’Armée, les chrétiens, les opposants politiques, tout y est passé bien avant l’Islam et les musulmans. Les choses ont toujours été claires avec Charlie Hebdo et, à l’endroit des religions, c’est la spiritualité de milliards de croyants qui est directement ciblée d’une manière qui amalgame systématiquement la liberté d’expression avec l’outrage et l’insulte. En offensant ainsi, souvent sans aucun discernement, Charlie Hebdo touche l’intime et blesse les consciences. Bien avant les musulmans, les catholiques ont enduré les caricatures sans retenue du journal, mais parce qu’ils ont en eux une spiritualité pacifique qui distingue nettement le temporel du spirituel (9), une spiritualité qui privilégie la conversion par le cœur et la libre adhésion, parce qu’ils ont aussi accepté et intériorisé la Laïcité, ils n’ont jamais répondu à l’insulte par l’insulte ni encore moins par la violence (10). Inutile de préciser qu’avec l’Islam ces limites n’existent pas, et pour ne pas en avoir mesuré les conséquences les caricaturistes de Charlie Hebdo, ainsi que les plus angéliques, ont été rattrapés par les faits.

Cela dit, beaucoup apporteront la contradiction au nom du « droit au blasphème » cher à la « patrie de VOLTAIRE », Président MACRON en tête. D’autres ajouteront que le blasphème n’est pas un délit au sens juridique, et que dans notre société laïque et sécularisée la notion n’a pas sa place dans l’espace public (11). Si l’argument peut être reçu, il en découle une posture politique et sociale tronquée - si ce n’est dangereuse dans le contexte actuel face à l’Islam - à savoir une volonté de séparation au sein d’une réalité par définition insécable : la nature humaine. André MALRAUX disait à sa manière que « la nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion » à commencer par la nôtre que nous le voulions ou non. À ne pas vouloir le comprendre, et à se réfugier derrière des arguments juridiques que d’autres ne peuvent entendre de la même manière, nous apportons notre contribution au choc des civilisations et à la violence du monde.

Au fond, le problème que pose la liberté d’expression de Charlie Hebdo n’est pas un problème juridique en soi et on pourra, à ce titre, lui laisser en toute légalité son « droit au blasphème ». Il n’est pas non plus le problème du genre caricatural qui ne reste qu’un moyen. La responsabilité que soulève la liberté d’expression relève moins du droit que de la morale. Le blasphème n’est pas juridique : il est éminemment moral, et cette notion de « morale » ne renvoie pas uniquement ni forcément à une dimension chrétienne ou religieuse quelconque. Il serait même plutôt rassurant de savoir qu’il existe une morale laïque qui touche aussi les esprits athées en ce qu’elle unit à la fois un respect, une bienveillance et une compassion universels à l’égard de l’autre. Parce que toute liberté est relationnelle et qu’elle engage d’autres que nous – ce que nous rappelle à sa manière la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dans son article IV -, être moral est un devoir qui s’impose et en démocratie plus qu’ailleurs. Cette morale n’empêche aucunement toute critique y compris celle d’une religion et de sa spiritualité. Là n’est pas l’objectif de la Morale mais en empruntant un autre chemin que l’offense, elle touchera avec des arguments qui ne seront jamais ceux de Charlie Hebdo et qui, très certainement, porteront davantage.

Ne pas se tromper de combat

On toucherait le fond de l’absurdité à appréhender mon propos tel un double langage qui justifierait en creux l’action de Saïd et de Chérif KOUACHI ainsi que celle d’Abdoullakh A. ANZONOV. L’accusation, insensée, témoignerait d’une double fermeture, intellectuelle et morale, qui relèverait soit de l’aveuglement idéologique soit d’une idiotie crasse malheureusement déjà rencontrés dans le milieu enseignant. Le propos n’est pas justificatif mais explicatif, et il désigne clairement qui est l’ennemi. Il explique surtout pourquoi autant de musulmans, qui ne sont pas des terroristes, ont pu éprouver de l’empathie pour l’action des frères KOUACHI et d’autres combattants du Djihad (12). À commencer par des lycéens que j’ai moi-même rencontrés dans mes salles de classe et qu’il fallût combattre avec une posture argumentative de fond et non sur un registre émotionnel ni avec des pétitions de principe idéologiques. Je n’en dénonçais cependant aucun auprès de ma hiérarchie, alors que celle-ci – dans le même temps et sur la base d’accusations de collègues militants - tentait d’instruire à mon encontre un procès en… apologie du terrorisme. Si tu n’es pas Charlie c’est que tu justifies l’assassinat des caricaturistes par les islamistes. Telle était l’équation dans laquelle voulaient m’enfermer ces quelques professeurs dont l’islamo-gauchisme habituel devenait soudainement gênant. Et au change qu’ils voulaient désormais donner, s’ajoutait la meute imbécile de ceux qui confondaient alors émotion et conscience.

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes… » La célèbre phrase de BOSSUET n’a pas pris une ride, et elle reste particulièrement cruelle à l’endroit de ceux qui ont en charge de faire grandir l’esprit critique de nos élèves. À vouloir contrer la menace islamiste commençons déjà par ne pas grossir de notre propre fait les rangs de l’ennemi. C’est malheureusement quelque chose qui ne peut être compris de la part de ceux qui n’ont comme seuls outils intellectuels les mots-clés d’ « islamophobie », de « Je-suis-Charlie », et de « droit au blasphème ». Entre le totalitarisme que nous promet l’islamisation, et ceux qui se revendiquent de l’esprit de Charlie Hebdo, il s’agira surtout de faire entendre une autre parole : celle de la modération et de la tempérance. Cette parole n’exclue pas un combat véritable - d’abord en conscience - contre un Islam qui nous y oblige. Bien au contraire ! Elle est, cependant, la seule voie qui nous permettra de trouver le ton juste face à cette religion de conquête et de soumission ; celle qui tracera aussi à terme un chemin de paix dans « un affrontement entre deux systèmes de normes » selon l’expression de Rémi BRAGUE. Car cette réflexion pose aussi la question de savoir comment les caricatures de Charlie Hebdo ont été utilisées par Samuel PATY et d’autres enseignants soucieux de démontrer ce qu’est la liberté d’expression (13).

La Laïcité que d’aucuns – à commencer dans les salles des professeurs – ont malheureusement pu confondre avec la haine de Dieu et des religions est, comme tout principe, une affaire d’adhésion. Cette adhésion ne sera obtenue par l’offense, et la Laïcité ne pourra jamais être imposée d’autorité si ce n’est de manière superficielle et vaine. À ne pas vouloir associer cette dimension morale à la liberté d’expression, à continuer d’agiter le droit au blasphème devant des croyants, notre culture laïque non seulement s’appauvrit mais elle finit par nous éduquer nous-mêmes à une indifférence et une dureté qui ne peuvent qu’alimenter en retour les attaques djihadistes. Le président turc Recep Tayyip ERDOGAN ne s’y est pas trompé, qui s’emploie à attiser la braise islamiste bien au-delà de la Turquie, y trouvant une carte supplémentaire à jouer dans la confrontation géopolitique qui l’oppose aux intérêts français et européens en Méditerranée (14).

Un jeu diplomatique dangereux où enjeux internationaux et nationaux entrent en résonnance, et pourraient stimuler dans un avenir proche une vague d’attentats sur notre territoire. Nul besoin de rappeler que depuis 2017, une attaque djihadiste est déjouée tous les mois par nos services de renseignement et nos forces de sûreté intérieure. Nous vivons une situation potentiellement explosive et à très haut risque sans que nos concitoyens le conscientisent véritablement. Avec l’assassinat d’un professeur, l’islamisme a franchi un cap symbolique qui ouvre désormais la voie vers un prochain objectif - celui-là très certainement décisif - à savoir une tuerie perpétrée dans un établissement scolaire. Non une école juive déjà ciblée par un Mohammed MERAH en mars 2012, mais un établissement scolaire public cette fois, symbole même de la matrice républicaine et laïque où l’immense majorité des familles du pays envoie leurs enfants. Dès 2015, l’État islamique avait déjà appelé à attaquer les écoles françaises et à tuer les professeurs enseignant la Laïcité. L’année suivante, le directeur de la DGSI, Patrick CALVAR, situait sur l’échelle des menaces l’attaque meurtrière d’une école comme étant l’événement le plus dangereux pour la paix civile. Autant d’avertissements qui ne sont pas que théoriques dans un pays où, en 2020, vivent entre 6 et 8 millions de musulmans (15). C’est dans cette perspective que la décapitation de Samuel PATY prend un sens particulièrement dramatique et, peut-être, prémonitoire.

L’absence de l’essentiel

Aujourd’hui, personne ne peut dire de quoi sera fait notre destin collectif à court et moyen termes. Des événements graves et inquiétants s’accumulent aussi bien à l’extérieur de nos frontières qu’à l’intérieur. Ils portent tous des significations que nous aurions tort de méconnaître ou de sous-estimer, mais nous n’avons pas à leur faire dire ce qu’ils ne disent pas encore : « le présent, c’est ce qui ne s’est jamais présenté jusque-là » disait Paul VALÉRY. Pourtant, dans les réactions que suscitent à chaque fois l’horreur des tueries islamistes, on observera toujours les mêmes gesticulations ; celles qui témoignent de l’incompréhension fondamentale de la situation et des mauvaises luttes parce que livrées à contresens et qui ne pourront ouvrir que sur de nouvelles défaites.

C’est au sommet même de l’État que l’on pointera les failles majeures. Un État qui montre le pire chemin, où le cynisme des plus brillants serviteurs ajouté à l’aveuglement idéologique d’une certaine gauche et de l’extrême gauche sur l’Islam, nous a menés dans l’impasse actuelle. Le spectacle des débats parlementaires et publics n’aura jamais été aussi indigent et décalé eu égard à l’urgence de la situation. On parlera de « résistance » et de « résilience » alors que la défiance dans les institutions et les hommes qui les incarnent n’aura jamais été aussi grande. On voudra promulguer de nouvelles lois qui pourraient bien, un jour, se retourner contre leurs propres auteurs - les soi-disant défenseurs des libertés et de la Laïcité - tant leurs fondements originels tutoient eux aussi une inspiration totalitaire… C’est juste une question de contexte. Alors que la démocratie est en train de mourir sous nos yeux, on continuera d’incriminer et de faire diversion sur les réseaux sociaux alors que ces derniers ne sont que des moyens et non une cause.

On versera dans une logorrhée où au constat de la « radicalisation » des islamistes on en appellera à un grand programme de « déradicalisation » comme si à l’absolu de l’Islam on pouvait opposer des lois et des décrets techniques. Ce choix des mauvaises armes dans un combat aussi essentiel ne peut mieux signifier l’affaissement de notre foi en nous-mêmes, la perte de nos repères fondamentaux, fruits d’une trop longue haine de soi entretenue par le gauchisme culturel et dont l’Éducation nationale reste encore un bastion. Nous ne comprenons plus rien, et l’un des sens à donner à la sidération qui s’empare de nos esprits chaque fois que la terreur islamiste s’abat sur nous n’est ni plus ni moins qu’une situation objective de schizophrénie. On ne peut combattre une religion avec les arguments du monde juridique et matériel, s’opposer à un absolu spirituel avec des arguments relevant du relativisme, si ce n’est à s’exposer à une défaite inévitable car la Foi ne se laisse pas enfermer dans la loi. Or la France, et au-delà l’Occident, n’ont cessé d’affaiblir la seule force capable de s’opposer à l’Islam : une autre force spirituelle (16).

Cette conviction n’est pas en contradiction avec l’évolution de la religion chrétienne en France. D’aucuns avanceront le fait que les lois républicaines ont fini par soumettre les catholiques à la Laïcité. Ce serait une erreur de perspective fondamentale dans la mesure où le Christianisme porte en lui, dès sa naissance, tout ce qui a pu permettre au fil des siècles l’avènement de la république telle que nous la connaissons. L’émergence de l’Humanisme, celle des Lumières, des droits de l’Homme, de la Laïcité dont une part a cheminé jusqu’à l’athéisme, sont profondément chrétiens en leur essence. Il n’y a par ailleurs que dans une civilisation pétrie d’une religion promouvant la liberté de conscience que l’athéisme a pu véritablement prendre racine (17). Tout ceci est inconnu dans le monde de l’Islam.

Ma conviction n’est pas non plus un appel au retour des guerres de religions que nous avons connues au XVIe et XVIIe siècles dans un royaume de France et une Europe dynastique où la nature religieuse du pouvoir politique ouvrait naturellement sur des luttes confessionnelles. De nos jours, ce n’est plus un conflit de religions pour le pouvoir qui se livre au sein de notre pays, mais un affrontement né d’une menace exogène à notre civilisation dont la volonté de conquête politique et culturelle passe par la précipitation de notre société dans le chaos. Tel est le projet islamiste qui dispose pour cela d’une idéologie structurante, d’une stratégie, de réseaux, de ressources et de combattants dont beaucoup sont déjà déployés sur notre territoire même. Sa guerre, il l’a déjà commencée et il nous l’impose au nom d’une guerre de civilisation qui ne fait que reprendre les mots de MALRAUX si ce n’est la théorie de Samuel HUNTINGTON (18). Si le premier - comme le second mais d’une autre manière - avait suffisamment de pénétration pour saisir la nature d’une civilisation, il est malheureusement à craindre que nos gouvernants actuels ne soient pas du même bois, et les grands-messes qu’ils organisent, celles qui disent si bien l’idéologie du temps, en témoignent plus que jamais.

De l’héroïsation

« Le sacré est indispensable pour permettre le sacrifice et pour empêcher le sacrilège » (19). Cette phrase de Régis DEBRAY, je me la remémorais tout au long de la cérémonie d’hommage que le Président MACRON rendait au nom de la Nation toute entière à Samuel PATY, ce mercredi 21 octobre 2020 dans la Cour de la Sorbonne. Le discours, la solennité, le décorum, l’émotion… C’était toute la sacralité de la République française qui était exaltée en ce moment à travers la mort tragique du professeur. Pourtant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise, car c’était justement parce que Charlie Hebdo avait rejeté moralement cette notion du « sacré » - conforté en cela dans son « droit au blasphème » - que nous en étions arrivés là et qu’il y aura encore des morts.

Comment ne pas être touché par ce qui s’était produit à Conflans-Saint-Honorine le 16 octobre dernier ? Comment ne pas ressentir la tristesse la plus sincère pour Samuel PATY, son épouse, son fils et tous ceux qui l’ont connu et apprécié ? Comment ne pas éprouver la plus grande des compassions - au sens étymologique du mot à savoir « souffrir avec » - pour eux ? Pourtant dans un mouvement devenu ordinaire, nos gouvernants se sont entêtés à dénaturer une fois de plus le sens du symbole et des choses à vouloir faire de Samuel PATY ce qu’il n’est pas, à savoir un héros. C’est ainsi que la victime a reçu à titre posthume les distinctions de Commandeur de l’Ordre des Palmes académiques et de Chevalier de la Légion d’honneur dans un contexte où toute idée de transcendance semble dorénavant inaccessible au plus grand nombre.

Voilà ce que disent justement les religions lorsqu’elles sont encore le creuset des civilisations. Elles disent ce qu’est l’Être humain et l’Homme au-delà de leurs réalités terrestres et matérielles ; elles font réfléchir sur la nature du Bien et du Mal ; elles tracent la limite du sacré et du profane que le politique enviera mais qu’il ne fera que mimer. Elles disent ce que sont la Vie et la Mort, le sens de leur convergence et de leur complémentarité. En un mot, elles nous emmènent sur le chemin du dépassement de notre condition humaine et de notre destin individuel (20). Concrètement c’est par le choix conscient et volontaire de se battre pour une cause supérieure au prix s’il le faut d’y perdre la vie ; c’est le fait d’accepter de donner sa vie pour autrui fut-il un inconnu pour nous, qui exprime cet état distinguant fondamentalement le héros de la victime. Or, rien qui liait Samuel PATY à l’Éducation nationale ne demandait qu’il expose sa vie ni qu’il aille jusqu’au sacrifice de sa propre personne. La fin tragique et l’horreur de sa mise à mort sont exceptionnelles. Elles créent un précédent certes terrible, mais elles n’auraient jamais dû avoir lieu. Il n’y a nulle volonté de ma part d’amoindrir le mérite de professeurs (dont je suis) mais dont la grandeur - exprimée dans la célèbre Lettre de Jean JAURÈS aux instituteurs (1888) - est ailleurs. Un enseignant n’a pas à donner sa vie dans le sens d’un sacrifice suprême. Si son métier est porteur de missions et d’engagements divers, l’Engagement à sens unique n’en fait pas partie et nous sommes en droit de penser que Samuel PATY n’avait songé un seul instant à une telle conséquence pour lui-même lorsqu’il préparait son cours sur la liberté d’expression.

Si estimable soit-il, le professeur d’Histoire du collège Le Bois d’Aulne n’eut que le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment face à la mauvaise personne. Ce ne fut qu’un mauvais jeu de hasards, fruit d’un enchaînement de mauvaises circonstances, et cela n’est pas suffisant pour en faire un héros. Et à ceux qui, aujourd’hui, pensent au sein de l’Éducation nationale que le propos est injuste, je poserais la question de savoir ce qu’a réellement fait l’institution pour protéger son enseignant lorsqu’il s’est trouvé seul face aux parents d’élèves ? Alors que le discours officiel de la rue de Grenelle affirme que l’enseignant n’était pas sous le coup d’une sanction au moment où il fut assassiné, combien de Samuel PATY, sans connaître une fin aussi cruelle, n’en ont pas moins été sanctionnés, blâmés, marginalisés et humiliés dans les mêmes circonstances ? Parfois livrés en pâture à l’inspection académique ou aux parents d’élèves par leurs propres collègues aux intentions très politiques ; trop souvent dans le déni total de ce qu’ils ont réellement fait par vocation et avec justesse. Or, nous savons bien que ce sont les parents d’élèves, a fortiori lorsqu’ils sont musulmans et qu’ils mettent en avant une supposée « islamophobie », qui obtiennent gain de cause face à une administration soucieuse de ne « pas faire de vagues ».

Que Samuel repose en paix et qu’un juste hommage lui soit rendu. Celui-ci sera d’autant plus juste que sa mort servira à quelque chose, ne serait-ce que déciller le regard de nos contemporains sur le danger mortel porté par l’islamisme. Que Samuel ne soit pas mort pour rien sera très certainement le meilleur hommage que, nous autres professeurs, pourrons lui rendre à commencer par remettre au cœur de cet enseignement qui se dit « moral » et civique l’idée même de transcendance sans laquelle une société se prive d’horizon et de valeurs partagées. Car, aujourd’hui, c’est au plus haut niveau de l’État que s’exprime cet oubli du courage et de l’héroïsme que les communicants aiment à confondre avec le culte des victimes. La substitution de l’Histoire aux incantations mémorielles, l’érection de mémoriaux aux victimes, les grands-messes et leurs affichages dérivés où il faudrait identifier son ego avec la/les victime(s) à coup de « Je suis... », la grande braderie des distinctions nationales, ne confirment qu’une chose : un État lui-même en perdition, emporté aux vents de la seule émotion.

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  1. Cf. CLERC (Christine), « L’ennemi qu’il ne fallait pas nommer », in Le Figaro, 19 octobre 2020.
  2. Cf. La théologie islamique divise le monde en deux blocs : le Dâr al-Harb et le Dâr al-Îslam. Le premier désigne les territoires où règnent les incroyants, les mécréants, les infidèles. C’est une « terre de guerre » appelée à être conquise et convertie tôt ou tard par opposition au Dâr al-Îslam, qui rassemble les territoires déjà soumis à la religion d’Allah. Le Dâr al-Îslam est une « terre de paix » où vit la communauté des croyants (Oumma). Cette perception binaire et dichotomique de l’Humanité, reste théorique et est contestée par la violence même qui règne dans le monde musulman. Il n’en demeure pas moins qu’elle offre un schéma de pensée pratique pour les islamistes décidés à privilégier la violence contre l’Occident. Dans son livre, le Dominicain Adrien CANDIARD nuancera mon propos avec une approche plus spécifiquement théologique. CANDIARD (Adrien), Du fanatisme. Quand la religion est malade, Éditions du Cerf, 2020, 89 p.
  3. Cf. BOURNAUD (François-Xavier) ; LANDRÉ (Marc), MALHÈRE (Manon), SIRAUD (Mathilde), ZENNOU (Albert), « Bruno Lemaire : « Contre l’islamisme, le combat culturel est le combat essentiel », in Le Figaro, 22 octobre 2020.
  4. Cf. « Blanquer dénonce « l’islamo-gauchisme » au sein de l’UNEF et de la France insoumise », in Le Parisien, 22 octobre 2020 et Public Sénat [en ligne]. « Il y a des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur » [consulté le 23 octobre 2020]. Disponible sur https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/blanquer-il-y-a-des-courants-islamo-gauchistes-tres-puissants-dans-les?utm_source=sendinblue&utm_campaign=Newsletter_du_23_octobre_2020&utm_medium=email
  5. Cf. PLENEL (Edwy), Pour les musulmans, La Découverte, 2016, 180 p. Cet essai établit une analogie entre les juifs d’autrefois dans l’Allemagne hitlérienne et les musulmans d’aujourd’hui en France. L’auteur construit son argumentation autour du « bouc émissaire » afin d’établir une similitude de conditions, en fait, incomparable. Non seulement, le Judaïsme n’a jamais posé de problème de violence ni d’intégration au sein de la société allemande des années 1930, mais les juifs étaient systématiquement persécutés et stigmatisés par l’État national-socialiste (notamment à partir de 1935) ce qui n’est absolument pas le cas des musulmans de France qui sont protégés par les lois républicaines au même titre que les autres citoyens. C’est le philosophe et académicien Alain FINKIELKRAUT qui fit la meilleure réponse à celui que l’on peut considérer comme un soutien objectif à l’islamisme.
  6. Cf. Site de l’Élysée [en ligne]. « La République en actes : discours du Président de la République sur le thème de la lutte contre les séparatismes » [consulté le 26 octobre 2020]. Disponible sur https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes
  7. Cf. Le discours de Gérard COLLOMB quittant le MININT le 3 octobre 2018 : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on ne vive face à face ».
  8. Cf. DEVECCHIO (Alexandre), « Général Pierre de Villiers : « C’est une attaque à l’existence même de notre nation, de notre civilisation », in Le Figaro, 17 octobre 2020 et VILLIERS (Pierre de), L’équilibre est un courage, Fayard, 2020, 320 p.
  9. Cf. Le célèbre évangile de Luc, 20, 19-26 : « L’impôt payé à l’Empereur ».
  10. Cf. FEERTCHAK (Alexis), « L’Islam et le Christianisme face aux valeurs républicaines : un parallèle entre les deux religions qui ne tient pas », in Le Figaro, 28 octobre 2020.
  11. Cf. SAINT-VICTOR (Jacques de), Blasphème. Brève histoire d’un « crime imaginaire », Gallimard, 2016, 128 p.
  12. Cf. « Droit au blasphème, caricatures, libertés d’expression… Les Français sont-ils encore « Charlie » ? », IFOP, 31 août 2020. Ce sondage révèle que 69% des Français musulmans considèrent les caricatures du Prophète comme une provocation inutile ; 73% comprennent l’indignation suscitée par les caricatures ; 18% ne condamnent pas l’attaque contre Charlie Hebdo et le chiffre grimpe à 26% chez les jeunes musulmans ; 40% font passer leur conviction religieuse avant les valeurs de la République et 29% pensent que l’Islam est incompatible avec les valeurs de la société française. Consulter aussi « Le président du Conseil Français du Culte Musulman « ne souhaite pas » que les caricatures de Mahomet soient montrées dans les écoles », in France info, 27 octobre 2020.
  13. Cf. JACOB (Étienne), « Apologie du terrorisme : après la mort de Samuel Paty, une trentaine d’affaires en cours à Paris », in Le Figaro, 27 octobre 2020.
  14. Cf. LASSERRE (Isabelle), « Laïcité : le combat solitaire de la France », in Le Figaro, 27 octobre 2020 et GRANDI (Michel de), « La colère contre la France gagne du terrain dans le monde musulman », in Les Échos, 27 octobre 2020.
  15. Cf. C’est en France, que l’on trouve la communauté musulmane la plus importante de l’Union européenne.
  16. Cf. SOLJENITSYNE (Alexandre), Le déclin du courage, Paris, Les Belles Lettres, 2017, 68 p.
  17. Cf. GAUCHET (Marcel), Le désenchantement du monde, Éditions Gallimard, 2016, 480 p. L’historien et le philosophe pour qui le Christianisme est justement « la religion de la sortie de la religion ».
  18. Cf. HUNTINGTON (Samuel P.), Le choc des civilisaitons, Odile Jacob, 2000, 545 p.
  19. Cf. Un entretien de Régis DEBRAY sur France Culture le jeudi 20 septembre 2018.
  20. Cf. AUPETIT (Michel), La mort. Méditation pour un chemin de vie, Artège Éditions, 2020, 63 p.

 

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