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Les opérations d’influence chinoises (2021)
Article mis en ligne le 3 novembre 2021

par Nghia NGUYEN

Né en juin 1953, Xi JINPING devient le secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC) en novembre 2012. Il devient président de la République Populaire de Chine (RPC) en mars 2013 et est réélu à ce poste en mars 2018.

 

La Chine ne cesse de questionner notre actualité contemporaine, et l’inquiétude qu’elle suscite grandit à la vitesse d’un spectaculaire développement qui se traduit dorénavant par une course à l’hégémonie mondiale avec les Etats-Unis. L’histoire est fascinante. Pays économiquement arriéré au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, que le Maoïsme va encore plus déséquilibrer, la Chine réalise pourtant un take-off inédit aux tournants des années 1980. Avec le recul que commencent à nous donner les deux premières décennies du XXIe siècle, ce ne sont pas tant ce décollage et cette sortie du sous-développement qui frappent, que la vitesse à laquelle ils se sont réalisés, au point de faire de l’Empire du Milieu une véritable superpuissance.

Appuyée sur le plus grand marché de consommation intérieur au monde, animée par une discipline sociale et le rôle d’un parti politique uniques, la Chine réalise l’exploit de sortir à marche forcée de la pénurie socialiste et de passer à l’économie digitale en quelques années sans passer par les étapes traditionnelles de la société de consommation. Aujourd’hui, elle fascine et inquiète à la fois, participant directement au tempo de la mondialisation et conditionnant ses rapports de force comme ses équilibres. Avec la crise de la COVID-19, elle a même montré sa capacité à tirer parti d’une mondialisation dont elle a, elle-même, contribué à la fragilisation.

Cette dynamique exceptionnelle, au terme d’un demi-siècle de succès économiques, connaît de nos jours un basculement que l’on peut désormais considérer comme un expansionnisme chinois inédit. Alors que d’aucuns affirmaient encore il y a peu que la Chine ne recherchait aucune conquête territoriale à l’échelle du monde et que son modèle n’était pas exportable, force est de constater que l’agressivité que Pékin déploie aujourd’hui dans tous les domaines n’a pas d’autres objectifs que d’imposer une nouvelle gouvernance mondiale. C’est cette agressivité qu’analysent Paul CHARON et de Jean-Baptiste JEANGÈNE VILMER à travers Les opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien (1). Ce rapport, fruit d’un travail approfondi, est une synthèse qui fera date dans ce qui peut se publier actuellement sur la trajectoire chinoise de ce début de XXIe siècle. Il est publié par l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), le think tank du Ministère des Armées.

La Chine (2) : une puissance agressive et menaçante

Les deux auteurs situent le tournant avec l’arrivée de Xi JINPING au pouvoir en mars 2013. La présidence de Xi correspond à une Chine dont la puissance est non seulement ascendante mais qui, désormais, s’affirme sans inhibition aucune sur la scène internationale. Réaffirmation de l’emprise sur le parti Communiste Chinois (PCC), réaffirmation de l’emprise de celui-ci sur la société, exaltation du sentiment national, affirmation d’une histoire officielle… Xi incarne une Chine consciente de sa force montante et suffisamment confiante en elle pour prétendre à l’hégémonie mondiale.

En mars 2015 est lancé le plan Made in China 2025 qui vise à rendre l’industrie chinoise non seulement plus productive mais capable d’innovation et de conception. Des secteurs telles que l’aérospatiale, l’aéronautique, la construction navale et, surtout, l’intelligence artificielle sont identifiés comme stratégiques et devant faire l’objet des plus grands efforts scientifiques et financiers. L’objectif est de pouvoir rivaliser avec la première économie mondiale à l’horizon 2025. Cependant, c’est à partir de l’année 2017 que Xi jette le masque et que la Chine quitte la posture de séduction, qu’elle affichait jusqu’à présent dans les relations internationales, pour une posture beaucoup plus agressive. Elle privilégie désormais l’agressivité, la coercition et la crainte à la confiance et à la séduction. 2017 est donc le « moment machiavélien » pour reprendre l’expression des auteurs du rapport s’inspirant du Prince de Machiavel selon lequel il est préférable d’être craint plutôt que d’être aimé.

Ce « moment machiavélien » est avant tout le résultat de la vision du monde que le PCC – le Parti-État chinois - se forge à l’aune de ses succès économiques et de sa nouvelle puissance. De l’hybris à la crainte de la vulnérabilité, les auteurs présentent quatre orientations géopolitiques qui pourraient expliquer ce changement de paradigme dans la posture de Pékin. Toutes ont non seulement leur part de réalité, mais sont aussi susceptibles de s’hybrider. Elles aboutissent quoi qu’il en soit à un même résultat : la montée d’une agressivité assumée, perceptible à travers des stratégies et des opérations d’influence dont le caractère sophistiqué et l’ampleur frappent de plus en plus les esprits. Car l’objectif du PCC est double : se protéger lui-même au plan intérieur tout en imposant, à l’échelle mondiale, un modèle idéologique devant supplanter à terme le modèle occidental (et américain).

Protéger et imposer le modèle du Parti Communiste Chinois : le Front uni

Protéger le régime est l’objectif fondamental du parti-État chinois qui sait que sa légitimité n’est pas acceptée de tous. Hanté par l’effondrement du communisme soviétique, le PCC doit faire face à une crise démographique et sociale qui pourrait devenir explosive avant la fin du siècle. Les oppositions intérieures existent comme le montre sur le temps long les tensions avec Taïwan et, sur un temps plus court, les revendications démocratiques de Hong Kong (2019). Au Tibet et dans le Xinjiang, Pékin se heurte également à un fort rejet. Concept dont les auteurs du rapport situent l’origine dans le Léninisme, la politique du Front uni a été plus que jamais appropriée par Xi pour asseoir l’hégémonie et la volonté du PCC. Il s’agit d’une politique de neutralisation soit par l’alliance soit par l’élimination de toutes forces susceptibles de pouvoir s’opposer au PCC. Appliquer en interne au parti-État, la politique du Front uni est imposée à l’ensemble de la société mais fait aussi valoir son influence au-delà des frontières de l’Empire du Milieu.

Du fait de sa nature idéologique (le communisme) mais aussi du fait de la spécificité des réalités chinoises (immensité et déséquilibres du territoire, masse des populations, culture confucéenne), le PCC ne peut donc que se méfier des valeurs démocratiques : séparation des pouvoirs, libre jeu politique, indépendance de la justice, importance accordée à l’individu. La montée de l’autoritarisme et le renforcement du contrôle des populations sous la présidence de Xi JINPING sont la claire expression du rejet de la démocratie libérale.

Ce rejet conduit à un deuxième objectif, cette fois au plan des relations internationales où la démocratie libérale est assimilée au grand rival qu’est l’Occident. Aboutissement logique de sa montée en puissance, le parti-État chinois cherche à promouvoir un modèle non seulement alternatif à celui de la démocratie occidentale – dont les Etats-Unis constituent le fer de lance – mais également susceptible de le supplanter dans un avenir proche. Il est aidé en cela par la crise de confiance et de valeurs que traversent les démocraties libérales, et qu’il accentue par un discours fondamentalement négatif sur l’Occident et ses valeurs. Le déclin de celui-ci est d’autant plus mis en évidence qu’il s’accompagne d’une rhétorique patriotique et de la construction d’un récit national chinois anti-occidental. Ce récit se diffuse à l’étranger - dans et par l’intermédiaire des diasporas – et participe à l’application du Front uni en ce qu’il permet l’autocensure de toute critique à l’encontre du PCC.

La stratégie des Trois guerres

La richesse de l’étude menée par Paul CHARON et Jean-Baptiste JEANGÈNE VILMER tient en l’analyse fouillée des méthodes et de l’ampleur des moyens employés par la Chine pour faire valoir ses intérêts dans le monde. Ces méthodes et ces moyens sont mis au service d’une stratégie que le parti-État appelle les Trois guerres depuis 2003. Ses caractéristiques tiennent en trois objectifs majeurs étroitement reliés : la guerre de l’opinion publique, la guerre psychologique et la guerre du Droit.

Nonobstant sa puissance militaire montante, la Chine n’a pas fait la guerre depuis longtemps et le PCC n’est pas certain de la réaction de la société chinoise en cas de conflit. Dans l’immédiat, le parti-État veut donc éviter un conflit militaire notamment avec les Etats-Unis d’où l’intérêt de la stratégie des Trois guerres dont la multitude des actions menées dans l’infosphère et la sphère juridique, ce au coeur des opinions publiques, permettrait de manipuler les adversaires, de les influencer, voire de les affaiblir tout en créant les conditions d’un environnement normatif favorable au modèle chinois. Il s’agirait de faire triompher ce dernier sans avoir à livrer un conflit militaire. On remarquera que les Trois guerres ne sont ni plus ni moins que l’application de l’Art de la guerre de SUN-TZU (544-496 av. JC) à l’ère des câbles sous-marins, du cyberespace et des satellites.

Au principe somme toute classique de la stratégie, les auteurs du rapport soulignent cependant la globalité inédite de son application ainsi que son ampleur à l’échelle mondiale de nos jours. S’inspirant des méthodes russes utilisées durant la Guerre froide, les actions d’influence chinoises s’étendent désormais sur un très large spectre allant de la désinformation classique aux pressions ouvertes, mêlant coercition et soft power. Pour se faire, le parti-État utilise tous les moyens : cyberattaques massives, opérations clandestines sur les réseaux sociaux, censure, manipulations de journalistes, pressions sur les entreprises, rétorsion à l’encontre de celles qui gardent un lien avec Taïwan, déni d’accès au marché chinois…

Sur le plan diplomatique, on assiste à la mise sous coupe réglée de pays pauvres - notamment africains – à travers le processus de rachat de la dette, à la corruption d’hommes politiques, à l’ingérence dans les processus électoraux et, surtout, au déploiement d’un personnel diplomatique particulièrement agressif : les fameux « loups guerriers » que l’on appelle aussi les « diplomates combattants ». Rompant avec les codes traditionnels de la diplomatie chinoise, ces derniers privilégient la confrontation et les provocations, n’hésitant pas à utiliser médias et réseaux sociaux. Ciblant toutes critiques contre le parti-État, retournant les accusations d’atteintes aux droits de l’homme, maniant l’outrance et jusqu’à l’emploi de termes ou d’expressions offensantes, cette nouvelle génération de diplomates émerge en 2017. Elle incarne une Chine sûre de son bon droit, plus que jamais désireuse d’imposer ses valeurs et sa vision des chose jusque dans les plus hautes instances internationales. Considérée comme l’expression d’un ordre international américain, l’ONU est ainsi infiltrée. Ainsi, l’OMS a-t-elle été accusée d’être trop proche des intérêts chinois, en 2020, alors que la pandémie de la COVID-19 s’étendait au monde entier.

La stratégie des Trois guerres agit surtout au sein même des sociétés occidentales dont elle cherche à fragiliser la cohésion. Cela peut se faire de manière conjoncturelle et opportuniste comme ce fut le cas à l’occasion de la gestion de la crise sanitaire, mais cela se fait surtout de manière structurelle avec de véritables objectifs de subversion. Observant une reprise des méthodes subversives employées par l’URSS afin de saper l’Occident, les auteurs du rapport parlent de « russianisation » des méthodes chinoises actuellement utilisées. Dans sa lutte contre le modèle occidental, Pékin s’inscrit donc dans un continuum stratégique avec Moscou. Cependant, dans le jeu des grandes puissances du XXIe siècle, ce continuum dépasse la Russie dont la puissance et la richesse sont aujourd’hui largement en-deça de la puissance et de la richesse chinoises. Pour l’Empire du Milieu le rapport de parité s’inscrit avec les Etats-Unis et la Russie en est écartée.

Le rapport de l’IRSEM identifie les grands acteurs de la stratégie des Trois guerres à savoir le Ministère de la Sécurité d’État (MSE) et le Bureau des Affaires Taïwanaises (BAT). Ces deux institutions sont les véritables chefs d’orchestre des opérations d’influence, jouant à la fois le rôle d’agences de renseignement et de propagande. À cela, il faudrait ajouter l’ensemble des entreprises chinoises qui, depuis 2017, doivent participer aux échanges d’informations avec l’État chinois. Au sein de l’Armée Populaire de Libération (APL), une unité joue également un rôle important : c’est la base 311 localisée à Fuzhou. Employant jusqu’à 20 millions de personnes tous services confondus, à temps complet comme à temps partiel, cette unité militaire a pour mission d’investir le cyberespace pour y diffuser la propagande du parti-État. Ces institutions disposent également de relais partout dans le monde avec les réseaux universitaires et scientifiques et, surtout, le réseau des instituts Confucius (3).

Des succès tactiques mais un échec stratégique

Comment évaluer la politique chinoise mise en place par Xi JINPING depuis 2017 ? En dépit d’indéniables succès tactiques et opérationnels, et nonobstant un déploiement de puissance dans tous les domaines, les auteurs du rapport concluent à un échec stratégique. Cet échec tient en une brutalité qui s’avère de plus ne plus contre-productive. Un peu partout dans le monde, la méfiance et la résistance aux influences chinoises se font sentir, et on peut même observer un durcissement des politiques vis-à-vis de la Chine.

Ainsi, en Afrique, la manne financière venue de Pékin ne suffit plus pour instaurer un a priori favorable par rapport aux anciennes puissances coloniales. Le pillage systématique des matières premières, le développement d’infrastructures qui enfonce les pays africains dans la dette, une politique d’investissement brutale et peu regardante à l’égard des populations locales, le désintérêt pour les cultures africaines, nourrissent une défiance et une hostilité croissante. La Chinafrique alimente ainsi le syndrome d’une invasion.

En Europe, la Chine a institué depuis la fin de la Guerre froide une structure lui permettant de s’immiscer dans les affaires de la Communauté puis de l’Union européenne. Officiellement organisé en 2012, le Forum 17+1 permet des échanges entre 16 pays d’Europe centrale et orientale et la Chine. L’UE est, en effet, considérée comme un objectif stratégique dans la Belt Road Initiative (BRI) que Pékin a déjà lancée. Cependant, le Forum 17+1 est aussi un levier permettant de jouer des divisions entre Européens et d’affaiblir l’OTAN dont beaucoup de pays adhérant au forum sont aussi membres. La stratégie de Pékin ne trompant pas, nonobstant l’adhésion de la Grèce au Forum 17+1 en 2019, la Lituanie s’en est retirée en 2020 appelant les autres pays à en faire autant. Au sein de l’UE, la Suède a elle aussi pris ses distances avec la Chine, qu’elle considère désormais comme une menace. Premier pays européen à avoir accueilli un institut Confucius en 2005, elle a décidé de le supprimer en 2015. Quant à la France, elle considère la Chine comme un « rival systémique » selon les mots du Président MACRON en 2019.

C’est cependant en Asie que le durcissement anti-chinois se fait le plus sentir. En 2020, la crise avec l’Australie aboutit à une véritable rupture entre les deux pays. Le Vietnam reste très hostile à la politique de Pékin en Mer de Chine et, avec lui, le Japon et les Philippines également. Sur les 10 pays que rassemble l’ASEAN, 5 définissent désormais la Chine comme une menace et - dans un mouvement de balancier - se rapprochent des États-Unis. Dès 2007, un dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) visant la politique agressive de la Chine dans la région indo-pacifique, est instauré entre les Etats-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Puissance perturbatrice, la Chine est de plus en plus perçue comme une puissance menaçante, ce que confirme la mise en place, en septembre 2021, d’une alliance militaire entre les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni (AUKUS). C’est cependant autour de l’île de Taïwan que la situation est, aujourd’hui, la plus préoccupante ; où la stratégie des Trois guerres pourrait bien laisser place à une véritable confrontation militaire. La Chine fait peur et les Etats-Unis durcissent désormais leur stratégie de protection de Taïwan au point que beaucoup estiment désormais réel un risque de conflit entre les deux superpuissances.

  1. Cf. CHARON (Paul) et JEANGÈNE VILMER (Jean-Baptiste), Les opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien, Paris, IRSEM, 2021, 641 p.
  2. Cf. Ibid. pp. 11-12. Les auteurs du rapport mettent en garde sur l’usage abusif du mot « Chine ». Ils précisent que l’objet de leur étude (les stratégies et opérations d’influence) est avant tout l’émanation de l’actuel régime politique chinois - plus particulièrement du Parti-État - que du pays en tant que peuple et civilisation.
  3. Cf. Créés en 2004, les instituts Confucius sont des établissements culturels publics chinois implantés à l’étranger. Leur mission est de diffuser l’apprentissage de la langue chinoise partant de jouer un rôle de vecteur culturel. Soumis aux lois du pays d’accueil, ces instituts sont cependant coordonnés par le Bureau national pour l’enseignement du chinois (Hanban) situé à Pékin. Derrière leurs missions pédagogiques, les instituts Confucius sont considérés comme de véritables relais de propagande de l’État chinois dans les milieux universitaires.

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Bibliographie

  • EKMAN (Alice) (dir.), La Chine dans le monde, Paris, CNRS Éditions, 2018, 268 p.
  • STRITTMATTER (Kai), Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde), Paris, Tallandier, 2020, 414 p.

 

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