
Coauteur avec le général Bruno MAIGRET d’un ouvrage remarqué sur l’exercice Poker (1), le colonel Amaury COLCOMBET est venu ce vendredi 9 mai présenter la dissuasion nucléaire à une classe de Terminale générale du Lycée Jean Monnet.
Qu’est-ce que la dissuasion nucléaire ? Quels en sont les origines et les principes ? Quels sont les problèmes moraux que les armes nucléaires posent ? Ces questions éminemment profondes du fait de la particularité de ces armements, mais aussi ravivées par le conflit entre la Russie et l’Ukraine, ont été très utilement abordées par le commandant de la base aérienne 709, ancien pilote dans le transport stratégique et commandant de l’ED 3/60 Estérel de 2015 à 2017 (2).
Dans un premier temps, le colonel COLCOMBET rappela la rencontre entre la Science et l’Histoire lorsque Frédéric JOLIOT et Irène JOLIOT-CURIE posèrent, dès 1939, les bases de ce que l’on allait bientôt appeler la fission nucléaire. Interrompus par la guerre mondiale et la défaite de 1940, ces travaux furent interrompus et le témoin passa aux Etats-Unis et au programme Manhattan. Insistant sur la catastrophe de 1940, l’officier cita L’étrange défaite de l’historien Marc BLOCH pour illustrer auprès des lycéens l’idée qu’une défaite n’est pas que militaire et qu’ici elle fut précédée d’un affaiblissement des institutions politiques comme des forces morales au sein de la société.
Cette humiliation nationale conduisit le général de GAULLE - devenu Président de la République - au « plus jamais ça » à savoir comment prémunir la France de ce type de défaite aboutissant à une occupation en règle du pays par l’ennemi. En d’autres termes, comment sanctuariser le territoire national ? C’est à Charles de GAULLE que nous devons la mise en place de la première structure qui devait constituer le début du programme et de la recherche nucléaires français. Le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) est ainsi créé dès 1945. Si sa première mission est de travailler sur les applications civiles de l’énergie nucléaire, le volet militaire n’est pas ignoré. C’est cependant avec la création au sein du CEA d’un Bureau d’Études Générales (BEG) en décembre 1954 que le programme nucléaire militaire est véritablement amorcé dans le plus grand secret. Quatre ans plus tard, le BEG devient la Direction des Applications Militaires (DAM) qui conduit, encore jusqu’à nos jours, la recherche nucléaire militaire ainsi que la fabrication des composants nucléaires des armements.
C’est donc la IVe République qui va poser les bases de ce qui va bientôt devenir la dissuasion. La crise de Suez à l’automne 1956 accélère le programme nucléaire français qui arrive à maturité lorsque de GAULLE devient le premier président de la Ve République (1958). La première alerte nucléaire permanente devient opérationnelle le 8 octobre 1964 avec un tout nouvel avion spécifiquement conçu pour le bombardement atomique : le Mirage IV de Dassault.

Exposant les trois grandes ruptures que furent 1- la fin de la Guerre froide 2- la chute drastique des crédits militaires et 3- le retour de la guerre de haute intensité en Europe, le colonel COLCOMBET a mis en garde les élèves contre l’illusion des « dividendes de la paix » qu’il a directement relié à l’idée fallacieuse d’une « mondialisation heureuse » telle qu’elle fut portée par la thèse de l’auteur américain Francis FUKUYAMA (3). « Quel est l’homme politique qui peut dire aujourd’hui si le monde sera plus sûr dans vingt ans ? » demanda-t-il, alors qu’il faut deux décennies pour construire un SNLE. Défendre le pays c’est anticiper et il faut plusieurs dizaines d’années pour entreprendre et planifier un effort de défense (4).
Parce qu’elle engage tout particulièrement le destin du pays, la dissuasion nucléaire exige un important effort technologique et financier (14% du budget de la Défense). Elle s’ancre dans la durée et ne peut souffrir d’improvisation. Surtout, elle exige une véritable doctrine d’emploi : une « grammaire nucléaire ». Le commandant de la BA 709 a ainsi exposé les règles de cette grammaire, insistant tout particulièrement sur la plus importante d’entre elle : la crédibilité. Tout s’articule autour de cette règle sans laquelle la dissuasion nucléaire ne peut être. Que ce soit de la manière dont le président de la République en exercice la conçoit ; ce qu’il définit en son âme et conscience comme étant « les intérêts vitaux de la Nation » et, bien évidemment, la capacité technico-opérationnelle à pouvoir mettre en œuvre les frappes.
Ainsi, la France ne cesse de moderniser son arsenal nucléaire depuis 1964. Autrefois appuyée sur une triade nucléaire (bombardiers stratégiques, ICBM du Plateau d’Albion et SNLE), la dissuasion actuelle repose sur une double composante : aéroportée et sous-marine. Alors que la seconde, immergée dans les océans, est invisible, la première non seulement ne peut être cachée mais il est stratégiquement important de pouvoir la montrer régulièrement. C’est tout l’intérêt des exercices Poker (5) que l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) organise quatre fois par an, et qui mettent la quasi-totalité de cette dernière sur le pied de guerre atomique. Au même titre que les tirs d’essai des MSBM M-51 de la Marine nationale, les exercices Poker dont le colonel COLCOMBET expliqua les détails sont de véritables signaux stratégiques révélant au monde entier notre capacité nucléaire et notre volonté, s’il le fallait, de nous en servir.
Riposte du faible au fort, ambiguïté stratégique, stricte suffisance… L’officier aborda les grands principes de cette grammaire. N’hésitant pas à prendre des exemples simples et pédagogiques - certains relevant de la transgression enfantine -, il justifia le flou conceptuel nécessaire au fonctionnement de la dissuasion. Armes de la guerre totale dont le pouvoir de destruction est, par définition, disproportionné, les armes nucléaires posent un problème moral que la France prend en compte en mettant en cohérence sa doctrine nucléaire avec les grands textes internationaux sur la limitation et la non-prolifération de ces armes. C’est ce qu’illustre notamment le principe de « stricte suffisance » où - tout en ayant les moyens d’infliger des « dommages inacceptables » à une puissance quelle qu’elle soit - la France refuse de s’engager dans tout processus d’escalade menant à une accumulation ou une prolifération d’armes nucléaires.
Les échanges croisés entre le colonel COLCOMBET et les lycéens témoignèrent de l’intérêt de ces derniers pour le sujet, d’autant plus qu’un précédent cours d’histoire sur la Guerre froide avait commencé à les instruire sur ce type d’armement et leur rôle toujours incontournable de nos jours dans la géopolitique mondiale.
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- Cf. COLCOMBET (Amaury) et MAIGRET (Bruno), Opération Poker. Au coeur de la dissuasion nucléaire française, Tallandier, 2021, 250 p.
- Cf. L’Escadron de transport stratégique 3/60 Estérel est créé en mai 1968. Il est étroitement lié à la dissuasion nucléaire, l’Armée de l’Air ayant besoin d’un avion de transport à long rayon d’action pouvant relier la métropole aux espaces d’essais nucléaires situés alors en Polynésie. Équipé à l’origine d’avions américains Douglas DC-8 capables de voler 12.00 sans escale, l’ED 3/60 est équipé, à partir des années 1990, d’Airbus A310 puis A340. Initialement installé sur la BA 107 de Villacoublay, l’Estérel est transféré sur la BA 110 de Creil en 1994. En juillet 2023, il est de nouveau transféré sur la BA 125 d’Istres cette fois, où il devient l’Escadron de Ravitaillement en Vol et de Transport Stratégiques (ERVTS) 2/31 Estérel déployant les nouveaux transporteurs Airbus A330 MRTT Phénix.
- Cf. FUKUYAMA (Francis), La fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, 452 p.
- Cf. Cette réalité du temps long pour l’effort de défense s’explique, notamment, par l’ampleur des programmes militaires qui nécessitent de longues phases de conception et de tests avant leur industrialisation. Les Lois de Programmation Militaire (LPM) reflètent cette spécificité que l’on ne retrouve pas dans les autres politiques budgétaires.
- Cf. L’exercice Poker simule un raid nucléaire dans la profondeur d’un espace hostile. Il débute par une phase de préparation où les armes nucléaires (des missiles de croisière) sont assemblées avant d’être montées sur les Rafale. Ces derniers sont ensuite testés en vol à très basse altitude (« suivi de terrain ») afin d’échapper aux radars ennemis. Autour de ce fer de lance, s’articulent toutes les missions que l’AAE doit pouvoir réaliser : protection des bases aériennes, déploiement d’un C2, ravitaillement en vol, guerre électronique, défense rapprochée des Rafale en mission de bombardement, défense anti-aérienne avec des segments terre et mer…
