Alors que la sécurité collective établie à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale se désagrège sous nos yeux, l’ordre international de ce premier XXIe siècle connaît des bouleversements majeurs qui questionnent profondément la défense des pays de l’Union européenne. Le désengagement américain a, ainsi, fait surgir dans le débat géopolitique l’idée d’une mutualisation des moyens de la dissuasion nucléaire française au profit des États membres de l’Union.
Le général (2S) Alexandre LALANNE-BERDOUTICQ montre en quoi cette idée, au-delà de sa dimension fondamentalement politique, est finalement rattrapée par la nature même de ce que serait une guerre nucléaire. Son propos est d’autant plus fondé que les armements hypersoniques (missiles de croisière et planeurs), sans créer de véritable rupture avec les ICBM mirvés, rendent encore plus complexe la gestion d’une parade à une frappe nucléaire dont la durée dans les faits serait encore plus courte.
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PARTAGER OU MUTUALISER LA DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE ? UN PROJET QUI NE DOIT PAS VOIR LE JOUR
Savoir de quoi l’on parle. Le feu nucléaire est un absolu sans retour. Son pouvoir de destruction est d’une ampleur inimaginable. Par exemple une ogive des missiles M 51-2 français a une puissance de 100 kilotonnes d’équivalent TNT. C’est plus de vingt fois la puissance de Little boy, la bombe qui anéantit Hiroshima. Or un SNLE français emporte avec lui seize missiles chacun armé de six têtes, soit quatre-vingt-seize têtes. Cet armement est si terrifiant qu’aucune puissance n’a osé l’utiliser depuis le 9 août 1945. Celui qui le détient dissuade quiconque de toute attaque d’ampleur contre ses intérêts vitaux.
« Partager » : une forfaiture de portée historique
Instrument de notre souveraineté nous ayant permis de rester membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies les moyens de cette dissuasion nucléaire ont coûté des centaines de milliards à la France et un effort technique solitaire de plusieurs décennies entre 1945 et 1972 (1). Cet effort est poursuivi depuis. Ces moyens ont également assuré à la France sa place comme nation spatiale et lui ont valu de rester dans le peloton de tête des puissances industrielles dans les domaines maritimes et aérospatiaux, autant que dans les savoir-faire en matière de physique, de matériaux spéciaux et d’applications nucléaires. Laisser en d’autres mains que françaises ces atouts serait une véritable trahison qu’aucune autre puissance dotée au monde n’a seulement osé envisager.
Faire croire qu’une « extension à l’Europe » du domaine d’emploi des moyens nucléaires est profondément malhonnête
"Étendre" la portée géographique du déclenchement des moyens nucléaires au-delà des intérêts vitaux du territoire national, c’est-à-dire la limite à partir de laquelle ils pourraient vraisemblablement (2) être mis en œuvre peut intellectuellement s’envisager dans le cadre de l’Union européenne. Il peut paraître défendable que ces « intérêts vitaux » commencent non sur le Rhin alsacien, par exemple, mais à la frontière orientale de l’Allemagne ou de la Pologne. Or cet argument ne tient pas : qui croira en effet qu’un dirigeant français sain d’esprit puisse envisager de risquer une contre-riposte nucléaire (donc la destruction totale) d’une grande ville française ou de Paris, pour sauver Varsovie, Berlin ou même Munich ? Personne.
Cette « extension territoriale du domaine couvert » serait donc un mensonge, comme le « parapluie nucléaire américain » sur l’Europe l’a toujours été depuis que des SNLE (3) russes tiennent la mer. D’évidence Washington ne risquera jamais New York pour sauver Berlin. Le général de Gaulle en avait tiré les conséquences.
Un « partage » de la dissuasion est techniquement impossible
Les personnes qui prônent ces idées soit sont des menteurs, soit en ignorent les paramètres. Ils sont simples. Le temps de vol d’un missile stratégique, ou plus exactement d’une tête (ou « corps de rentrée ») armant un lanceur tiré d’un silo ou d’un submersible sur un objectif situé à 10 000 km est de 20 minutes (4). En admettant que ce tir soit détecté immédiatement et ses paramètres trajectographiques analysés dans l’instant, l’ordre de la riposte par la puissance visée doit donc parvenir aux sous-marins en patrouille dans les quinze minutes qui suivent.
L’autorité chargée de déclencher cette riposte ne peut être que le chef de l’Etat lui-même, qui est conseillé dans cette matière par un militaire de haut rang (5). Le président doit donc choisir d’ordonner ou non le tir dans ce laps de temps très contraint. Sans entrer dans les détails on voit donc que cette contrainte technique interdit absolument toute concertation entre plusieurs décideurs, particulièrement des chefs d’État étrangers. De plus, ceux-ci devront être tous d’accord pour donner cet ordre qui engage ni plus ni moins que la survie de leur propre nation, que celle-ci ait été ou non déjà attaquée. Cet ordre ne peut donc mécaniquement être envoyé que par un seul homme et dans l’urgence absolue. S’agissant de la survie d’une nation ou de dégâts insupportables, une délégation de frappe à un étranger est donc, d’évidence, exclue. En aucun cas donc, l’ordre de tir ne pourra provenir d’un collège de représentants des nations membres d’un pacte d’alliance quel qu’il soit.
En ce qui concerne la possibilité de la « mutualisation des moyens » (6) qui inclut d’évidence un droit de regard sur la décision d’emploi, c’est donc aussi un mensonge pour les raisons exposées plus haut. Rien dans ce projet d’éventuel de « partage » ou de « mutualisation » de la dissuasion nucléaire française n’est soutenable, tout y est contraire à la logique et plus grave, à l’honneur.
Alexandre LALANNE-BERDOUTICQ
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1945 : Création du Commissariat à l’énergie atomique. 1960 : première explosion nucléaire française à Reggane (Sahara) de l’engin « Gerboise bleue ». 1964 : première prise d’alerte par un Mirage IV A armé d’une bombe nucléaire planante. 1972 : Première patrouille d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) armé de 16 missiles nucléaires stratégiques mer-sol.
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Les « intérêts vitaux » ne sont jamais précisés car le flou est gage de sécurité qui alors se nomme incertitude.
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Le SNLE « dilué » dans les espaces océaniques, actuellement invulnérable, est la seule arme crédible de riposte « en deuxième frappe » c’est-à-dire après que le pays agressé ait déjà été frappé par une attaque nucléaire. Il représente donc l’assurance de la « destruction mutuelle assurée » ou de « dommages inacceptables » pour celui qui a tiré.
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On sait par ailleurs qu’un missile stratégique n’est interceptable que pendant la phase propulsive de sa trajectoire (troposphérique puis stratosphérique), c’est-à-dire pendant trois minutes seulement. Hors de l’atmosphère, le lanceur (qui retombe ensuite) aura largué sa charge utile balistique (multiple dans les cas des MIRV), appelée « cortège », dont de nombreux leurres. Les composantes de ce cortège appelées « corps de rentrée » seront alors invulnérables eu égard à leur vitesse (Mach 20) et aux caractéristiques de leurs trajectoires complexes.
- D’où l’existence, en France, de l’état-major particulier du président de la république, commandé par un général d’armée secondé de colonels ou capitaines de vaisseau triés sur le volet. L’un d’entre eux accompagne le président jour et nuit partout où il se déplace. Il est muni des moyens de transmission nécessaires à l’envoi instantané de l’ordre de tir authentifié et authentifiable par le récepteur.
- Tel pays est chargé des lanceurs, tel autre des têtes, tel autre des vecteurs aériens ou maritimes, tel autre des transmissions… Ne parlons pas de l’imbroglio industriel et des risques de fuites techniques.