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1626-2026. La Royale a 400 ans
Article mis en ligne le 12 mars 2026
dernière modification le 8 septembre 2026

par Nghia NGUYEN

«  Honneur, Patrie, Valeur, Discipline  » : une devise à l’épreuve en ce 400e anniversaire

1626-2026. C’est un anniversaire de quatre siècles que la Marine nationale s’apprête à célébrer. Un évènement exceptionnel eu égard à une longévité qui s’exprime encore aujourd’hui à travers l’une des flottes les plus modernes au monde. Des guerres de religion à la dissuasion nucléaire et de la Monarchie à la Ve République, la Marine témoigne des vicissitudes de notre Histoire et de notre actualité. Alors que cet anniversaire sera célébré cet été, l’année 2026 s’ouvre par un conflit au Moyen-Orient qui montre l’importance stratégique, encore de nos jours, de disposer d’un outil non seulement capable de faire la guerre au cœur des océans, de la faire de la mer vers la terre mais aussi d’assurer une fonction de diplomatie navale (1).

Que ce soit dans l’Océan Arctique, en Mer Rouge, dans le détroit d’Ormuz, en Mer de Chine ou en Mer Noire, les crises et les guerres contemporaines nous disent plus que jamais l’intérêt stratégique des mers et des océans. Sans occulter ni sous-estimer les volets terrestres et aériens des opérations militaires, les mers et les océans permettent de dissimuler les SNLE et de délivrer des frappes aériennes ou de missiles. C’est dans les mers et les océans que se situe une partie de la Défense Anti-Missile Balistique (DAMB), que continuent de s’opérer le blocus des Etats ainsi que les entraves aux grandes routes du commerce mondial, et que se concentrent des forces terrestres de projection à partir de bases mobiles (sea bases). L’opération Epic Fury déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l’Iran mobilise deux groupes aéronavals, et a aussitôt vu le premier torpillage américain d’un bâtiment de guerre depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Le mercredi 4 mars 2026, dans le contexte de l’opération Epic Fury, un SNA américain torpille la frégate iranienne de la classe Moudje, IRINS 75 Dena (2) (source, The Guardian)

Le départ des Tomahawk Attack Land Missile (TLAM) de leur cellule de lancement verticale (VLS) comme les catapultages de F-35C et de F/A-18 E/F chargés de GBU «  bonnes de guerre  » dressent ainsi le décor de ce 400e anniversaire. Non belligérante en ce début de conflit, la Marine nationale n’en est pas moins en état d’alerte avec 19 bâtiments principaux (sur 23) à la mer. La mobilisation des forces navales françaises est historique mais si tous les navires ne sont pas concentrés au Moyen-Orient (3), c’est autour du porte-avions nucléaire (PAN) Charles de Gaulle et de son escorte que s’organise, actuellement, un puissant groupe aéronaval franco-européen en Méditerranée orientale. Avec un engagement de près de 80% de ses unités opérationnelles en ce début d’année 2026, la Marine nationale n’a cependant plus d’unités en réserve. Son effort, actuellement maximal, ne pourra être maintenu si l’opération Epic Fury devait durer. Pire, si le conflit devait s’élargir et s’il devait impliquer directement la France.

 

«  Qui maîtrise la mer, domine la terre  », le Cardinal de RICHELIEU par Philippe de CHAMPAIGNE (vers 1640, Chancellerie des Universités de Paris)

 

À l’origine de La Royale : de grands hommes d’État

Si les rois n’ont pas ignoré les questions maritimes durant la période médiévale, c’est avec Louis XIII (1601-1643) et Louis XIV (1638-1715) que le Royaume de France se donne une vraie marine de guerre, ancêtre de notre actuelle Marine nationale. Plus que les rois cependant, c’est à Armand Jean du PLESSIS de RICHELIEU (1585-1642), principal ministre de Louis XIII, que nous devons le véritable acte de naissance de La Royale. Par sa conscience de l’importance des mers dans les rapports de force qui opposaient alors les royaumes européens  ; sa conscience que la puissance maritime participait directement à celle de la Monarchie, le Cardinal de RICHELIEU a posé les bases d’une institution que Louis XIV et son ministre Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683) devaient reprendre et consolider.

De juillet à octobre 1626, RICHELIEU rédige plusieurs édits dont le plus important est celui du 26 septembre qui installe une «  grande maîtrise et surintendance générale de la navigation et commerce de France  ». Au-delà de cette charge que le Roi reconnaît officiellement l’année suivante et qu’il confie à son ministre, l’ensemble de ces édits fonde un véritable ministère de la Marine et ouvre la construction d’une marine d’État. Il est intéressant d’ausculter cet événement à la lumière des guerres de religion qui sévissent alors, et qui ont sensiblement affaiblie l’autorité de l’État royal. La première grande marine française naît dans un contexte de guerre civile (4).

La marine de cette époque ne distingue pas nettement la marine marchande de la marine de guerre, et les bâtiments, quels qu’ils soient, embarquent fréquemment des canons car la mer demeure un espace dangereux traversé de pirates et de corsaires. Sont aussi embarqués, dès 1622, des soldats pour assurer la défense en cas d’abordage. C’est encore à RICHELIEU que nous devons la création officielle des Compagnies ordinaires de la Mer dont la mission fut d’armer et de protéger les navires du Roi. Preuves supplémentaires d’une pensée ministérielle qui dépassait déjà les limites du royaume et embrassait le monde, ces compagnies donnèrent naissance par la suite aux «  troupes de marine  » appelées de nos jours infanterie de marine (5).

Un bateau étant en son principe un flotteur destiné à se déplacer dans un milieu qui n’est pas celui de l’homme, la construction navale renvoie à ce qu’une société sait faire de mieux d’un point de vue technique et technologique à un moment donné de son histoire. Bien plus, la construction d’une flotte est un véritable effort collectif qui - par les efforts non seulement matériels mais aussi humains et financiers réclamés - nécessite une organisation d’ensemble que seul un État peut entreprendre et diriger. Qui plus est, l’époque de RICHELIEU fut celle d’une révolution navale qui vit le remplacement des galères par d’imposants navires à haut-bord disposant d’une voilure complexe. Succédant aux galions, un bâtiment nouveau s’imposa désormais, atteignant sa maturité et sa perfection au XVIIIe siècle : le vaisseau de ligne (6). La tourelle n’existant pas encore, les canons étaient alignés en batteries sur les flancs du navire sur un, deux ou trois ponts. Durant un combat, les escadres manoeuvraient en ligne pour présenter à l’ennemi leur flanc bâbord ou tribord d’où l’appellation vaisseau de ligne. Tous les canons des différents ponts pouvaient alors ouvrir le feu simultanément délivrant ainsi la puissance de feu maximale.

Construire une marine : un effort de long terme

Dès cette époque, le nombre de vaisseaux de ligne donnait la mesure de la puissance d’une flotte – partant celle d’un État - car leur construction nécessitait un effort matériel et financier important. En ce 400e anniversaire de la Marine, il est essentiel de comprendre qu’un effort de défense - dont l’effort naval reste encore de nos jours particulièrement représentatif - est par définition un effort national qui s’inscrit dans le temps long. Cet effort qui ne peut souffrir de réveil tardif, d’inconstance budgétaire et encore moins d’improvisation, nécessite la compréhension et l’adhésion de la société. La construction d’une marine autour d’une véritable doctrine navale d’emploi relève pleinement de cet effort de défense trop souvent sacrifiée sur l’autel de politiques court-termistes.

C’est à l’honneur d’hommes d’État tels que RICHELIEU et COLBERT d’avoir compris et développé une vision de long terme nécessaire à l’élaboration de La Royale. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la construction d’un navire sollicitait l’ensemble des métiers du bois, du fer et du textile existant. L’artillerie embarquée sur les ponts superposés et les superstructures, faisait appel aux fonderies, aux arts mécaniques et à la production des poudres. Il fallait surtout une forêt pour construire un vaisseau de ligne de la coque à la mâture en passant par l’accastillage. C’était une grande diversité d’essences qui entrait ainsi dans la construction navale dont celle du chêne, arbre essentiel pour le bois des coques. Le temps nécessaire à la croissance du chêne pour atteindre la canopée est le sens à donner à l’Ordonnance sur les Eaux et Forêts - ancêtre de notre Code forestier -, promulguée en 1669 par COLBERT, qui organisait et protégeait les forêts du royaume afin de permettre la constitution d’une réserve de bois pour la Marine. Bien que les technologies et les matériaux actuels n’aient plus rien à voir avec ceux d’autrefois, ce rapport de l’effort de construction navale au temps se vérifie encore. De nos jours, il faut sept ans pour construire une frégate, dix ans pour construire un sous-marin et quinze années pour le futur porte-avions qui succèdera à l’actuel PAN.

La Marine nationale aujourd’hui : une marine complète mais sous-dimensionnée

Alors que la révolution des grands drones de surface point à l’horizon et qu’automatisation et digitalisation ont fait fondre les effectifs des équipages, d’hier à aujourd’hui la Marine reste ancrée dans une longue histoire qui continue de témoigner des périodes de puissance et de faiblesse de notre pays. A l’heure où le Moyen-Orient s’embrase et où la Chine lance tous les quatre ans à la mer l’équivalent du tonnage global de notre Marine nationale (420 000 tonnes), celle-ci n’a pas à rougir de ce qu’elle est. La Royale est toujours une marine de rang océanique dont l’organisation et la disponibilité opérationnelle lui permettent de répondre à toutes les situations sur le spectre des crises et des conflits : de l’action de l’État en mer à un combat de haute intensité avec un groupe aéronaval, en passant par des opérations amphibies (7) et la lutte contre le narco-trafic (NARCOPS). Elle est interopérable avec la première marine de guerre au monde – l’US Navy – avec laquelle elle réalise régulièrement de nombreux exercices dans tous les océans. Elle entre dans l’ère du data hub embarqué et de la liaison 22 (notamment avec les FDI), et un programme de dronisation dans les airs, en surface et sous la surface est engagé de manière accélérée. Surtout, c’est sur la Marine – plus que sur la composante aéroportée de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) – que repose essentiellement la dissuasion nucléaire (8). Certes, à l’image de l’Armée de Terre et de l’AAE, la Marine manque de puissance et elle reste en limite capacitaire eu égard à la protection et à la défense qu’elle doit assurer du deuxième domaine maritime mondial. Cependant, elle reste une flotte moderne et réellement opérationnelle, supérieure qualitativement à sa rivale historique : la Royal Navy.

C’est donc dans un monde en profonde mutation, où le principe de sécurité collective qui prévalait depuis 1945 se désagrège sous nos yeux, où la reprise d’une course aux armements nucléaires se profile et où se recomposent les relations internationales autour de sphères d’influence dans un contexte de désoccidentalisation, que notre Marine nationale fête son 400e anniversaire. Les mers et les océans n’auront jamais été aussi importants que de nos jours, élargissant avec l’espace exoatmosphérique le champ de la conflictualité. Alors que des initiatives salutaires existent depuis quelques années, que «  mers et océans  » sont enfin enseignés dans les programmes scolaires et que l’Éducation nationale vient de créer un dispositif Classe à Enjeux Maritimes (CEM), souhaitons que ce 400e anniversaire participe à une diffusion encore plus grande dans la société d’une véritable culture maritime.

 

Nghia NGUYEN

Auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale

180e promotion Cardinal de Richelieu

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  1. Cf. COUTAU-BÉGARIE (Hervé), Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale, Economica, 2010, 384 p.
  2. Cf. Bâtiment récent, entré en service en 2021, la frégate IRINS 75 Dena, classe Moudge, est coulée au large du Sri Lanka par un SNA américain le 4 mars 2026. Elle est touchée à l’arrière par une torpille lourde Mark 48 de 533 mm.
  3. Cf. Une partie de la Flotte se trouve dans l’Atlantique nord et participe à l’exercice otanien de guerre arctique Cold Response. D’autres unités sont, par ailleurs, dispersées dans le monde avec l’opération NARCOPS et diverses missions de souveraineté.
  4. Cf. Place forte protestante et tête de pont anglaise au Royaume de France, La Rochelle est assiégée à partir de septembre 1627 par Louis XIII. Attaquants, les Français sont pourtant sur la défensive côté mer face à une flotte britannique qui cherche à secourir les assiégés. RICHELIEU fait alors construire une digue qui bloque l’accès au port de la forteresse huguenote. À trois reprises la Navy force cette digue mais son échec conduit à la reddition de La Rochelle en octobre 1628. En dépit de la victoire finale, cet épisode souligne cependant la faiblesse navale française, et renforce la conviction de RICHELIEU de donner au Roi une véritable flotte de guerre.
  5. Cf. C’est à Angoulême que nous trouvons encore aujourd’hui le 1er Régiment d’Infanterie de Marine. Le 1er RIMa est intégré dans une brigade interarmes – la 9e Brigade d’Infanterie de Marine – dont l’état-major est à Poitiers. Les unités de l’infanterie de marine sont, cependant de nos jours, rattachées à l’Armée de Terre et non plus à la Marine. Dans le monde anglo-saxon, les fusiliers marins sont appelés «  marines  » (US Marines et Royal Marines).
  6. Cf. BOUDRIOT (Jean), «  Typologie des navires de guerre, 1650-1850  », in Deux siècles de constructions et chantiers navals (milieu XVIIe-milieu XIXe siècle, Actes du 124e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, «  Milieu littoral et estuaire  », Paris, Éditions du CTHS, 2002, pp. 17-30.
  7. Cf. Ce que l’exercice ORION 26, actuellement en cours, a montré dans sa première phase (février 2026).
  8. Cf. Élysée [en ligne]. MACRON (Emmanuel), «  Discours du Président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France  », 2 mars 2026. Disponible sur https://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-26067-fr.pdf [consulté le 12 mars 2026].

 

Ressources

  • BOULAIRE (Alain), La Marine française. De la Royale de Richelieu aux missions d’aujourd’hui, Éditions Palantines, 2011, 384 p.
  • CORMAN (François-Olivier) et LAVERNHE (Thibault), Vaincre en mer au XXIe siècle, Éditions des Équateurs, 2023, 636 p.
  • ERLANGER (Philippe), Richelieu, Perrin, 2006, 864 p.
  • MAZZUCCHI (Nicolas), La confrontation en mer. L’avenir de la stratégie navale, Monaco, Éditions du Rocher, 2024, 298 p.
  • VERGÉ-FRANCESCHI (Michel), Dictionnaire d’histoire maritime, 2 vol. Paris, Robert Laffont, 2002.
  • Mer et Marine [en ligne]. GROIZELEAU (Vincent), «  Entretien avec l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale  », 16 février 2026. Disponible sur https://www.meretmarine.com/fr/defense/entretien-avec-l-amiral-nicolas-vaujour-chef-d-etat-major-de-la-marine-nationale-0 [consulté le 12 mars 2026].