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Le lien Armée-Nation

Cet article a été publié sur le site de la revue en ligne Front populaire le 24 mai 2026.

Article mis en ligne le 12 mai 2026
dernière modification le 8 septembre 2026

par Nghia NGUYEN

Le «  lien Armée-Nation  » : une expression contestable

Aussi ancienne que la République, l’expression «  lien Armée-Nation  » (1) a commencé à se diffuser dans les débats à partir des années 1990 lorsqu’avec la suspension du service militaire l’Armée voulait alerter sur son isolement grandissant au sein de la société ainsi que sur un éloignement de fait des citoyens vis-à-vis des préoccupations liées à la Défense nationale. D’abord utilisée dans les cénacles militaires, l’expression est devenue de nos jours courante se diffusant même dans les discours officiels de l’Éducation nationale. La dégradation de l’ordre international comme la montée des menaces géopolitiques laissent, en effet, de moins en moins de place au déni et à l’insouciance qui prévalaient encore dans les premières années de ce siècle.

Sous la pression de la deuxième administration TRUMP, Français et Européens redécouvrent également la nécessité si ce n’est l’urgence de remonter en puissance leurs outils militaires. Cette remontée représente un effort de défense d’autant plus sensible que les Etats européens ont très largement négligé leur armée depuis la fin de la Guerre froide. En France, alors que le sentiment anti-armée a nettement reculé au sein de la société, que les campagnes de recrutement de la DICoD n’ont jamais été aussi médiatiques et efficaces (2), l’Armée reste paradoxalement un objet assez mal connu des Français dans son fonctionnement comme dans ses besoins et ses évolutions. Alors que la guerre connaît désormais des seuils de rupture inédits que les militaires eux-mêmes ne parviennent pas encore à cerner pleinement, comment communiquer auprès de la société civile sur la prise de conscience des menaces, de leurs mutations et du nécessaire réarmement moral de la société civile  ?

L’expression «  lien Armée-Nation  » est en soi contestable car elle distingue de part et d’autre d’un trait d’union bien artificiel ce qui ne devrait être qu’un (3). Si l’armée d’aujourd’hui ne peut plus être la nation en armes d’autrefois, nous n’aurions jamais dû perdre de vue que la «  Nation en armes  » ne se réduit pas pour autant à une réalité uniquement quantitative et matérielle des seules affaires militaires. La Nation en armes c’est aujourd’hui, et plus que jamais, la capacité de la société civile à comprendre, s’intéresser et participer à un effort de défense la concernant dans son ensemble, avec et au-delà de son armée. Quant à cette dernière, elle est dans son essence bien plus qu’un simple outil de combat. Elle est l’émanation de la société, ce que ne peut rendre une expression qui souligne avant toute chose une séparation nette entre deux entités. En fait, le lien Armée-Nation sous-entend que l’armée est un corps étranger à la Nation et, comme tout corps étranger, celui-ci est dans le meilleur des cas intégré dans le pire rejeté. Au même titre qu’une quelconque entreprise, l’armée fait dorénavant partie de la Nation mais n’est plus la Nation.

 

Légionnaires du 2e REP en exercice terrain libre dans la ville de Guéret (source - La Montagne, 12 mars 2024)

 

Or, la dégradation des relations internationales en ce début de XXIe siècle fait d’ores et déjà craindre à un nombre croissant de citoyens le fait que nous soyons entrés dans une nouvelle période d’avant-guerre. Jusqu’au sommet de l’État, les esprits sont inquiets et redécouvrent la nécessité d’une défense crédible sur son double versant : conventionnel et nucléaire. Le problème est que s’il est facile de démobiliser et de désarmer au sens matériel, il faut des années si ce n’est plusieurs décennies pour amorcer et faire aboutir un effort de défense qu’il soit terrestre, naval, aérien ou spatial. Et si l’effort devait porter sur le redressement des forces morales de la société, ce serait très certainement en générations qu’il faudrait compter tant il est infiniment plus facile de détruire le sens des grandes luttes collectives que d’inspirer l’idée d’une transcendance. Cet effort ne serait plus militaire, technico-opérationnel ni industriel mais politique, éducatif et culturel.

Le «  conflit de haute intensité  » dont le spectre est agité depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, n’est pas seulement une réalité guerrière. C’est aussi un élément de langage et un artifice médiatique pour faire prendre conscience de ce qui n’aurait jamais dû être abandonné et dont l’urgente nécessité, à un moment où la dette de l’État français est abyssale, n’a d’égale que l’irresponsabilité des élites qui ont gouverné le pays depuis près d’un demi-siècle. Pour beaucoup, une guerre mondiale a déjà commencé mais elle se déroule encore sous le seuil de l’engagement militaire (guerre hybride). Cette situation est notamment rendue possible par la mondialisation et les mutations de nos environnements technologiques. D’autres observent encore la guerre en Iran depuis février 2026 pour en déduire, non sans raison, un conflit d’emblée mondialisé sans être encore une guerre mondiale… Quoi qu’il en soit, la guerre en Ukraine reste la toile de fond de ce contexte inquiétant d’autant plus qu’elle est aussi le laboratoire de mutations guerrières qui seront très certainement des réalités pleinement opérationnelles au mitan de ce siècle. Notre époque est ainsi annonciatrice de bouleversements profonds à l’endroit de la guerre, des armées et des relations que ces dernières entretiendront dans le futur avec la société.

Le lien Armée-Nation à l’épreuve des mutations de la guerre

La mutation de rupture est celle de la dronisation ou de l’introduction des robots sur le champ de bataille. Par drone/robot on comprendra un système non habité embarquant une capacité d’action en autonomie. Cela a d’abord commencé dans le ciel pour des missions d’observation et de frappes limitées à partir de moyens qui pouvaient encore rappeler les principes de l’aéromodélisme et de son téléguidage. Le temps d’une révélation dans le Haut-Karabagh (2020) et d’un développement fulgurant en Ukraine à partir de 2022, les drones sont devenus des machines dont les catégories et le spectre d’emploi, l’utilisation comme l’hybridation et l’adaptation des modèles paraissent d’emblée sans fin. À l’ère des algorithmes, ils sont devenus des robots évoluant dans toutes les dimensions, investissant les fonctions du renseignement au déminage en passant par le soutien, la logistique et, bientôt, le combat. Nous les trouvons désormais dans tous les milieux : aérien, terrestre, aéromaritime, sous-marin. Si, après la reconnaissance et le renseignement, l’objectif est d’autonomiser les flux logistiques jusque sur le champ de bataille, nul doute que les fonctions de combat direct vont connaître dans un avenir proche un développement sans précédent (4).

Au-delà des machines en elles-mêmes, la mutation décisive réside en la couche d’intelligence artificielle (IA) qui leur permet de fonctionner en réseau, d’échanger une multitude de données de toutes sortes et, à défaut de pouvoir encore prendre des décisions, de fournir au commandement l’ensemble des choix possibles selon une situation. Trop lente, l’analyse humaine d’une situation tactique est désormais concurrencée à un débit et une vitesse que permettent les Liaisons de Données Tactiques (L16/L22), elles-mêmes capables de faire dialoguer un ensemble de systèmes en temps réel (fusion de données). A une autre échelle, c’est un véritable écosystème algorithmique - dont les robots ne sont finalement que des relais et des effecteurs parmi d’autres éléments - qui se met en place (bulles de combat collaboratives). Drones et robots n’arrivent donc pas par hasard et ce serait une erreur de perspective de les considérer de manière isolée sans cet arrière-plan écosystémique indexé sur le progrès des IA. Cette guerre des robots qui s’impose n’est finalement que l’aboutissement d’une évolution qui a commencé dès la fin de la Guerre froide avec le concept de numérisation du champ de bataille et de guerre infovalorisée (5).

Comment envisager le lien Armée-Nation à l’aune de la révolution des systèmes et des robots, sachant que l’avènement de ces derniers questionne plus que jamais la citation prêtée à Thucydide selon laquelle «  La force de la cité ne réside ni dans ses remparts ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens  »  ? Expression littéraire de ce que l’on pourrait appeler plus justement l’Esprit de Défense que lien Armée-Nation, cette pensée s’est vérifiée depuis plus de 2000 ans et a été largement confortée dans la longue histoire des conflits de l’Humanité. Souvent citée dans les discours et formations de l’École militaire, elle disait jusqu’à aujourd’hui qu’il y a des choses qui ne changent pas nonobstant l’évolution des technologies, des techniques, des tactiques et des stratégies. De l’Antiquité à nos jours, la guerre est toujours restée un choc de volonté où c’est avant tout la qualité des hommes, leur détermination et, au-delà, la résilience du corps social, qui fait la force bien plus que les armements en soi. Cependant, la guerre des robots ne serait-elle pas en train de s’imposer parce que quelque chose d’essentiel viendrait justement manquer au mot de Thucydide  ? Et si cette guerre que nous pensons nouvelle n’était au fond que l’épiphénomène d’une rupture encore plus profonde  ?

Comme nous venons de le souligner plus haut, l’ère des robots n’arrive pas par hasard. Elle traduit deux phénomènes sociétaux majeurs à savoir l’ «  hiver démographique  » et le refus de la mort. Ces phénomènes - qui touchent la civilisation occidentale post-moderne - sont désormais installés au cœur de sociétés qui non seulement doutent du fait qu’elles font encore nation (6), mais qui remettent aussi en cause leurs fondements anthropologiques (7). Si l’idée d’une transcendance anime encore les défenseurs du pays, ces derniers sont désormais trop peu nombreux sur les remparts et sont dissociés d’une société dont le caractère – comprendre les forces morales - des citoyens s’est dissous dans l’hédonisme, son consumérisme, son matérialisme et son relativisme (8). Les robots, quant à eux, viennent remplacer une ressource humaine désormais fragile, rare et comptée, ainsi que des citoyens qui ne veulent plus se sacrifier pour défendre un pays qui représente de moins en moins la terre des pères (9).

Surtout, ces robots accompliront quasiment toutes les fonctions et missions guerrières, allant plus vite et opérant plus efficacement que les combattants humains. Non seulement ils permettront d’économiser la ressource humaine mais ils finiront par la remplacer y compris dans les taches décisionnelles. L’Armée de l’Air et de l’Espace perdra ses pilotes à terme comme la Marine perdra une grande partie de ses équipages. Blindés, batteries d’artillerie et autres matériels évolueront également à terre en toute autonomie sans leurs servants. Les seuils de contrôle et de capacité des systèmes deviendront les questions réellement humaines encore confiées à des militaires désormais relégués à la fonction d’opérateurs. Et encore… Les algorithmes travaillant bien plus vite que les humains, cette projection qui relevait encore de la science-fiction à la fin du XXe siècle est à mettre sous réserve de la révolution de la physique et de l’informatique quantiques, voire de l’émergence d’une IA forte qui en procèderait.

Si ces quelques lignes d’anticipation se réalisaient dans un avenir plus ou moins proche, elles conduiraient notre société au bord du gouffre car la révolution de l’automatisation et de l’autonomisation, plus que changer les guerres à venir, transformerait de manière radicale la nature et la substance de la fonction combattante ainsi que les représentations sur lesquelles se construisait jusqu’à présent l’Esprit de Défense. Comment se nourrira et se transmettra la transcendance unissant l’Armée et la Nation lorsque les unités militaires ne seront plus que des systèmes de systèmes et que les champs de bataille seront quasiment peuplés de robots et de robots anti-robots interconnectés  Jusqu’où d’ailleurs ira ce champ de bataille  ? Car ce que montre également la guerre en Ukraine c’est que si la ligne de front revient, les notions de zone de contact avant et de zone logistique arrière disparaissent : le champ de bataille se diluant dans la dispersion des moyens et l’absence de concentration des forces. Non seulement la menace des drones/robots devient permanente mais elle s’étend de plus en plus à l’ensemble du territoire géographique et physique, sur fond de guerre également permanente dans le cyberespace et le champ informationnel et cognitif.

Un capitaine de Légion

C’est dans ce contexte que paraît le livre Donner l’ordre ne suffit pas de Nicolas BRAULT (10). Officier dans la Légion étrangère et membre du think tank Cercle K2, l’auteur porte un profil atypique puisqu’il a d’abord été professeur d’Histoire et de Géographie en Seine-Saint-Denis avant de s’engager en 2015 comme officier sous contrat. Il y découvre une expérience humaine hors norme qui l’amène à témoigner de manière originale du commandement des hommes. Rompant les codes de la communication officielle des armées mais toléré par la hiérarchie militaire, qui y voit également une manière de sensibiliser le grand public, l’officier anime Quartier Libre, une chaîne de podcasts particulièrement suivie où il aborde l’institution militaire sous l’angle de sujets les plus variés : la vie en famille avec un militaire, l’usage de l’IA dans la guerre, la filière industrielle de construction des engins blindés... L’objectif étant d’expliquer l’Armée aux civils en général et aux jeunes en particulier.

Le capitaine BRAULT est, aujourd’hui, sur le point de rendre l’uniforme et de quitter l’armée, non par déception mais afin de pouvoir mieux en parler à la société civile. Il a, en effet, pour projet de créer une entreprise qui formera prochainement managers et cadres selon des méthodes empreintes de militarité mais adaptées à la société d’aujourd’hui. La Mission Aguerrir pose l’idée que le commandement traditionnel, vertical et charismatique, ne suffit plus de nos jours et qu’il faut plus que jamais faire oeuvre de conviction et susciter l’adhésion pour entraîner les hommes. Comment faire, cependant, pour redonner une cohésion à la société et inciter les citoyens à retrouver les forces morales nécessaires au réarmement des remparts de la Cité  ? Telle est la problématique de fond de cet auteur original chez qui explication pédagogique et goût de la transmission restent de véritables fils conducteurs. De l’Éducation nationale à la vie d’entreprise en passant par la Légion étrangère, son expérience vivante et concrète est l’incarnation même de ce que devrait être l’Esprit de Défense à savoir une relation symbiotique et rayonnante entre le civil et le militaire. Ce que n’est justement pas le lien Armée-Nation.

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  1. Cf. RDN [en ligne]. BOISSET (Marc-Olivier) et LANGLOIS-BERTHELOT (Jean), «  Le lien Armée-Nation : histoire, mutations et permanence d’un principe stratégique (T1766)  », in Revue Défense Nationale, 5 novembre 2025. Disponible sur https://www.defnat.com/e-RDN/vue-tribune.php  ?ctribune=1881 [consulté le 12 mai 2026].
  2. Cf. JANKOWSKI (Barbara), «  L’opinion des Français sur leurs armées  », pp. 81-98 in LETONTURIER (Éric) dir. Guerre, armées et communication, Les essentiels d’Hermès, CNRS Éditions, 2017, 230 p.
  3. Cf. D’aucuns déclinent le mot «  armée  » au pluriel au sein de l’expression - Armées-Nation - ce qui laisserait entendre que la Nation disposerait de plusieurs armées. Cela est le cas d’un point de vue tactico-opérationnel mais au sens de «  forces armées  » (Terre, Air et Espace, Marine, Gendarmerie). Or, l’expression «  lien Armée-Nation  » relève de l’abstraction et met en relation deux concepts essentiels. La Nation n’a qu’une Armée - l’armée française - qui ne sert qu’une Nation : la nation française.
  4. Cf. En fait, l’évolution est déjà amorcée par les Américains avec l’emploi, depuis des années, de RPA Predator et Reaper pour des frappes au sol voire des interceptions aériennes. Les guerres du Haut-Karabagh (2020), du Moyen-Orient et surtout d’Ukraine ont accéléré l’utilisation tactique de petits drones télécommandés pour des frappes de courte portée (First Person View ou FPV). En Ukraine, les drones navals Magura V5 ont attaqué à plusieurs reprises des bâtiments de guerre russes. Si les drones n’ont depuis cessé d’évoluer sur le spectre des frappes à moyenne et longue portée, ils sont jusqu’à présent restés pilotés et contrôlés de manière déportée (en immersif ou en filoguidage) par des équipes humaines. L’étape décisive est désormais celle des Systèmes d’Armement Létaux Autonomes (SALA) qui verra le déploiement de robots de combats autonomes.
  5. Cf. Un concept que l’Armée de Terre a traduit par la Numérisation de l’Espace de Bataille (NEB) à partir des années 1990, et qui s’est poursuivi avec le programme SCORPION.
  6. Cf. PERRIER (Stéphane), La France au miroir de l’immigration, Gallimard, 2017, 304 p.
  7. Cf. PUPPINCK (Grégor), Les droits de l’homme dénaturé, Cerf, 2018, 304 p.
  8. Cf. REDEKER (Robert), Le soldat impossible, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2014, 282 p.
  9. Cf. FOURQUET (Jérôme), L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019, 384 p.
  10. Cf. BRAULT (Nicolas), Donner l’ordre ne suffit pas, Michel Lafon, 2026, 318 p.