Les mutations de la guerre contemporaine
L’application exponentielle de l’IA dans les affaires militaires et la dronisation/robotisation du champ de bataille dans tous ses milieux (terre, air, mer, fonds sous-marins et espace), opèrent de profondes mutations sur la guerre en cette première moitié du XXIe siècle. Sans changer de nature la guerre change de visage avec l’introduction de capteurs de toutes sortes qui rendent le champ de bataille transparent dans sa profondeur. Les concentrations tactiques et logistiques deviennent particulièrement vulnérables, ce qui transforme radicalement le mouvement des troupes ainsi que la façon de se battre. Véritable laboratoire de ces mutations, l’Ukraine montre le paradoxe de la réapparition des tranchées et d’un front statique dans un environnement de missiles et de robots où la puissance aérienne classique est désormais fortement contestée, le char de combat remis en question mais où les rôles de l’artillerie et du génie sont également confortés.
Cependant, au-delà des apparences on lira davantage une rupture qu’un retour en arrière. En effet, la puissance technologique n’est plus suffisante pour assurer la victoire tactique, et ce qui donnait jusqu’à présent un avantage décisif dans un rapport de force asymétrique ou dissymétrique se retourne désormais contre la force la plus moderne ; celle la plus tributaire d’une supériorité technologique coûteuse et complexe. L’ère de la dronisation permet ainsi l’émergence d’une guerre low cost (cf. infra) où, avec des moyens infiniment moins coûteux que ceux de l’ennemi, un camp peut imposer une confrontation durable, coûteuse, plus déstabilisante au plan politique pour le pays adverse.
Toutes choses égales par ailleurs, les deux superpuissances de la Guerre froide sont aujourd’hui confrontées, l’une en Ukraine l’autre en Iran, à une guerre où la supériorité militaire et technologique au sens classique ne se conjugue plus aussi systématiquement avec la supériorité tactique et stratégique. Dans un contexte de retour de la haute intensité et de guerres longues, la dronisation/robotisation du champ de bataille, en Ukraine, fait apparaître une kill zone, sorte de no man’s land meurtrier permanent de grande étendue (plusieurs dizaines de kilomètres) tout en permettant des frappes encore plus lointaines dans la profondeur stratégique. Au Moyen-Orient, drones et missiles balistiques irano-houthis tiennent à distance les bâtiments de guerre américains, les obligeant à épuiser un coûteux stock de missiles. Ce rééquilibrage au moindre coût impose plus que jamais de tenir dans la durée l’affrontement sur le terrain mais aussi l’effort de guerre à l’arrière.
Sans être fondamentalement nouvelle (on pensera à la Première Guerre mondiale), la problématique oblige de nos jours à trouver un équilibre entre des enjeux industriels, technologiques et budgétaires. L’équation posée par la guerre low cost à des armées conçues sur un modèle capacitaire complet est à la fois de maintenir une R&D de haut niveau (afin d’anticiper toute surprise stratégique) tout en étant capable de produire en masse des matériels plus bas de gamme mais mieux adaptés à une guerre d’attrition de longue durée. Ce ne sont pas les mêmes lignes industrielles et budgétaires. Comment maintenir l’efficacité des armes en abaissant des coûts impossibles à tenir sur le long terme ? La question se posant davantage à l’armée la plus moderne qu’à la plus rustique, la notion d’ « agilité » s’est imposée ces dernières années dans les réflexions expertes afin de désigner la nécessaire rapidité d’adaptation des organisations industrielles et militaires : ces dernières devant produire en masse au moindre coût et en temps réel face à des besoins tactiques particulièrement évolutifs sur le court terme. Deux exemples - celui d’une entreprise de défense et celui d’une doctrine opérationnelle – permettront ainsi de décrire ce que l’on entend par « agilité » dans les affaires militaires actuelles.
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Comprendre la guerre low cost Les munitions rôdeuses qui, désormais, pullulent au-dessus du champ de bataille illustrent et matérialisent la guerre low cost. Elles sont constituées d’une charge militaire allant de la grenade, de l’obus, de la roquette à un explosif plus spécifiquement intégré au vecteur. Ce dernier est un drone (« bourdonnement » en anglais) dont le mot a fini par se confondre avec le concept. Adaptations duales, bricolages ou conceptions plus spécifiques, on pense bien évidemment aux « multirotors » dont les quadricoptères sont les plus célèbres car les plus accessibles sur le marché. Avec l’introduction de capteurs et de la fibre optique, ils permettent de frapper en mode FPV (First Person View) avec une précision et une létalité redoutable un homme, un groupe de combattants, un véhicule même lancé à pleine vitesse. Ces munitions rôdeuses et téléopérées, qui ont pour elles la vision en directe et la persistance sur le champ de bataille (elles peuvent attendre au sol pour être activées au passage de l’ennemi), sont d’un coût unitaire sans comparaison avec celui de n’importe quel missile ou celui d’un obus de 155 mm en guidage de précision (obus Excalibur par exemple). L’avantage du coût permet de les utiliser en consommables, en masse et – avec une couche d’IA – en essaim. Les nombreux modèles de drones rendent difficile toute tentative de typologie exhaustive. On pourra, cependant, distinguer deux grandes familles selon le poids, la vitesse, l’altitude et l’autonomie : ces caractéristiques conditionnant les types de missions (frappes, reconnaissance, renseignement…) et d’objectifs ciblés. Un premier groupe rassemblera les engins dont la masse se situe entre 9 et 25 kg pour une vitesse maximale de 250 nœuds et une altitude de croisière de 1000 m. En-dessous de ces caractéristiques, on trouvera la famille des multirotors FPV. Au-dessus, on sera dans le domaine des avions pilotés de manière déportés tel le MQ-9 Reaper. Ces derniers se différencient des drones au sens strict en ce qu’ils nécessitent des infrastructures (pistes et antennes satellites) ainsi que de véritables pilotes qualifiés pour les mettre en oeuvre. L’appellation RPA (Remotly Piloted Aircraft) sera plus adaptée à cette catégorie. Toujours est-il que quelle que soit la famille de drones/RPA, les engins mis en œuvre seront toujours beaucoup moins cher qu’un missile et la plateforme de tir nécessaire à son utilisation (véhicule, avion, hélicoptère, navire de guerre). |
L’agilité industrielle : Anduril Industries
Anduril Industries a été créée en 2017 autour de Palmer LUCKEY et d’anciens issus de Palantir Technologies : Trae STEPHENS, Brian SCHIMPF et Matt GRIMM. Entreprise californienne spécialisée dans les systèmes autonomes, les missiles de croisière et l’IA militaire, la jeune entreprise obtient d’importants contrats avec le Ministère de la Défense et se taille en moins d’une décennie une position remarquable, arrivant à la 93e place dans le classement 2025 des industries technologiques de défense étatsuniennes.
Quel est le secret d’une telle réussite ? Audace et anticipation sont le point de départ d’une R&D qui va au-devant des besoins des militaires, éclairée en cela par une analyse pertinente des conflits en cours. Identifiant le problème majeur de la rupture rapide des stocks de munitions high-tech dans le contexte d’opérations de longue durée, Anduril a ainsi proposé une gamme de missiles de croisière capables d’être fabriqués rapidement, à grande échelle et, last but not least, à bas coût (1).
Comment ? En réduisant le nombre de composants, en privilégiant les matériaux utilisés dans l’industrie courante, en achetant sur étagère des pièces largement disponibles dans le commerce, en rationalisant le processus de fabrication autour d’une même cellule pour trois missiles. Modulaire, le missile Barracuda a été simplifié à l’extrême dans les opérations de montage au point qu’il peut être assemblée avec des outils de garage aussi communs qu’une clé à cliquet, des pinces et des tournevis quel que soit le modèle du missile… Bref, Anduril recherche l’exact contraire de ce qui se fait chez Lockheed Martin, Boeing et ses autres concurrents à savoir la construction de systèmes complexes demandant des moyens rares et coûteux ainsi qu’une main d’œuvre hautement spécialisée. L’objectif est de pouvoir assurer, au plus fort d’un conflit ou d’une crise, une production rapide et en masse de missiles au moindre coût.
L’agilité opérationnelle : la doctrine ACE
La réussite d’Anduril Industries tient aussi au fait que les choix de production de l’entreprise s’accordent avec le virage doctrinal que l’on perçoit depuis quelques années au sein des forces armées américaines, notamment avec l’US Air Force qui cherche à réduire sensiblement son empreinte logistique. Les États-Unis sont le pays de la révolution logistique (conteneurisation, transport multimodal, hubs…) dont l’inspiration est à rechercher au carrefour de problématiques militaires et entrepreneuriales en relation avec d’immenses espaces terrestres et maritimes à maîtriser. Cependant, la capacité logistique - qui jusqu’à présent a fait la puissance de l’US Army - est de nos jours non seulement très coûteuse mais aussi de plus en plus vulnérable sur un champ de bataille robotisés et transparent où les systèmes d’armes frappent dans la profondeur sur des distances toujours plus grandes.
C’est dans ce contexte, et en prévision d’un conflit avec la Chine sur le plus grand théâtre aéromaritime de la planète, que l’Air Force élabore et teste depuis 2022 l’Agile Combat Employment (ACE) : une doctrine opérationnelle privilégiant la rusticité de matériels à qui il est désormais demandé de pouvoir agir à de très grandes distances, en des lieux dispersés et dans un environnement logistique sommaire. L’objectif est de privilégier la dispersion afin de diminuer la vulnérabilité, et de gagner en souplesse tactique en limitant la dépendance à une logistique lourde. Concrètement, cela signifie des décollages, des atterrissages et des ravitaillements réalisés ailleurs que sur les traditionnelles bases aériennes, et à partir d’infrastructures diversifiées non originellement prévues pour ces opérations (2). Si un minimum d’engins ravitailleurs doit pouvoir accompagner les aéronefs dans cet environnement dégradé, la doctrine ACE suppose également une rupture culturelle au sein des forces, notamment par le développement de la polyvalence des compétences. Réduire l’empreinte logistique c’est aussi réduire le nombre des hommes dans le maintien en condition des matériels et des appareils et, pour cela, les personnels restants doivent être capables d’exercer des fonctions qui n’étaient pas les leurs jusqu’à présent. Un pilote devant, par exemple, être capable de réaliser des opérations de maintenance sur le terrain à la place de techniciens et de mécaniciens.
Ces mutations sont rapides. L’ACE est déjà intégré dans la doctrine de l’OTAN et des exercices y répondant concrètement apparaissent d’emblée dans les manoeuvres de l’Armée de l’Air et de l’Espace (exercices OURANOS). La dronisation des forces aériennes répond, par ailleurs, au concept de l’ACE car les RPA/drones sont par définition autonomes et permettent de ne pas exposer pilotes et navigateurs ce qui est, en soi, un objectif essentiel. Il faut cependant fiabiliser leur autonomisation et répondre à des impératifs incontournables de ravitaillement dans les airs et au sol pour le carburant et les munitions. C’est pour répondre à ces nouvelles problématiques, que l’US Air Force accélère ses programmes de Collaborative Combat Aircraft (CCA) dont les deux premiers prototypes sélectionnés - les YFQ-44A Fury et YFQ-42A Dark Merlin - sont passés du stade de concept au vol d’essai en seulement deux ans.

Le prototype de CCA d’Anduril YFQ-44 Fury sur la base de Creech le 21 juillet 2026. L’appareil s’apprête à embarquer un missile air-air AIM-120 inerte. Le 15 juillet précédent le Fury tirait pour la première fois un AIM-120 (source - US Air Force)
Les drones de combat collaboratifs
Les CCA ou drones (au sens RPA) de combat collaboratifs sont aussi appelés Loyal Wingman ou « drone ailier ». Ce sont des aéronefs non habités, pilotés soit par une IA soit de manière déportée par un pilote embarqué dans un autre aéronef. Cet autre aéronef présenté comme de 6e génération (New Generation Fighter) n’existe pas encore véritablement. Le projet européen du SCAF a avorté à son sujet et le F-47 de Boeing est encore en cours de réalisation. À l’heure actuelle, c’est le Rafale de Dassault qui – sans être de 6e génération - parvient à commander en vol, dans ses versions F4 et F5, le démonstrateur nEUROn. Les J-20 et J-16D chinois sont également capables de commander le drone furtif GJ-11.

Rafale F4 pilotant le démonstrateur nEUROn (source - Armée de l’Air et de l’espace)
Le concept général reste celui d’un combat collaboratif réalisé à partir d’un cloud de combat aérien où, sans être directement exposé, un New Generation Fighter (NGF) à la manière d’un quaterback sera capable de commander des CCA isolés ou en essaim mais aussi d’interagir avec tout ce qui vole dans la bulle ainsi constituée : avions ravitailleurs, avions du C2, missiles de croisière et tout autre effecteur déporté (remote carrier). Le combat collaboratif qu’il soit terrestre, naval ou aérien est la révolution des affaires militaires qui introduit, de nos jours et à grande vitesse, la robotisation dans tous les milieux du champ de bataille. Plus qu’à une automatisation des systèmes, cette robotisation correspond surtout à une véritable autonomisation des systèmes de combat fondée sur de puissantes liaisons de données tactiques qui permettent la fusion des données. Le combat aérien collaboratif produira un effet de masse tout en allongeant les distances de frappe et les capacités de destruction. Il permettra aussi de préserver la ressource humaine en pilotes.
C’est dans cette dimension qu’il faut interpréter l’arrivée des YFQ-44A Fury et YFQ-42A Dark Merlin sur l’Air Force Base de Creech dans le courant du mois de juillet (3). Prototypes conçus par Anduril Industries pour le premier et General Atomics pour le second, les deux appareils ont depuis été soumis à des phases de test en vol et au sol visant à sélectionner celui qui sera dans un avenir proche le CCA de l’US Air Force. De dimensions réduites (4) et de silhouettes ressemblantes (5), le Fury et le Dark Merlin sont présentés comme des chasseurs turboréacteurs destinés à redonner à l’US Air Force une masse de combat renouvelée sans atteindre le coût de l’actuelle flotte d’aéronefs vieillissants.

Le prototype YFQ-42A Dark Merlin de General Atomics pendant ses essais sur l’AFB Creech (source - US Air Force)
Conçu sur le même principe que les missiles de la gamme Barracuda, le Fury d’Anduril est fabriqué à partir de composants utilisés par l’aviation civile et de pièces courantes facilement accessibles sur le marché. Ces caractéristiques font que la perte au combat d’un Fury ne représenterait pas du tout le même coût matériel que celle d’un F-22 ou de toute autre avion piloté de l’Air Force et de la Navy, sans parler de la perte d’un équipage ou des moyens Search And Rescue (SAR) mis en œuvre pour le récupérer. Le Dark Merlin répond aux mêmes caractéristiques d’où aussi la sélection du prototype de General Atomics pour cette phase d’essais comparative. Surtout, les Fury et Dark Merlin ont été pensés à partir de l’ACE et, à ce titre, ont été testés dans le désert du Nevada avec des combattants au sol qui ont été amenés à mettre en oeuvre ces aéronefs dans un « environnement contesté ».
Le Fury et le Dark Merlin sont prévus pour emporter des missiles sur des points extérieurs situés sous les ailes et non en soute comme c’est le cas pour un autre CCA récemment évalué lors de l’exercice Valiant Shield 26 (juin 2026) : le MQ-28A Ghost Bat. Conçu par Boeing pour le marché australien, le Ghost Bat est plus grand et plus lourd. Il illustre, cependant et au même titre que le Fury et le Dark Merlin, la maturité technologique de ces RPA qui, désormais, font entrer les armées de l’Air dans une ère nouvelle. Cette maturité précède cependant les NGF dont la conception, très différente, est beaucoup plus complexe et onéreuse.

Un MQ-28A Ghost Bat de la Royal Australian Air Force (RAAF) durant l’exercice Valiant Shield 26 où le RPA a tiré pour la première fois un missile AIM-120. La photographie montre un exercice ACE avec un atterrisage sur l’aérodrome désaffecté de Rota, une petite île au nord de l’archipel des Mariannes. Le ravitaillement en carburant a été effectué par quelques militaires américains (source - US Navy)
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- Cf. La gamme Barracuda désigne une famille de trois missiles de croisière modulaires – Barracuda-100 (courte portée), 250 (moyenne portée), 500 (longue portée) – fabriqués autour des mêmes composants.
- Cf. Décoller ou atterrir sur un tronçon routier ou une piste dans le désert par exemple.
- Cf. L’AFB Creech est située dans le désert du Nevada. Elle est la grande base des RPA de l’US Air Force. Les unités de MQ-9 Reaper et RQ-170 Sentinel s’y trouvent avec leurs centres de pilotage. L’AFB fournit l’arrière-plan de deux films : Good kill (2014) et Eye in the sky (2015).
- Cf. Environ 6 m de long et 5 m d’envergure ce qui correspond à moins de la moitié d’un F-35 dans les deux dimensions.
- Cf. Le Dark Merlin a un double empennage et une entrée d’air dorsale alors que le Fury a une entrée d’air ventrale.