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Le laïcisme est un rempart illusoire face à la volonté de conquête de l’islamisme

ROUART (Jean-Marie), « Le laïcisme est un rempart illusoire face à la volonté de conquête de l’islamisme », in Le Figaro, 8 décembre 2020.

Article mis en ligne le 12 décembre 2020
dernière modification le 5 septembre 2021

par Nghia NGUYEN

Jean-Marie ROUART est romancier. Dans une tribune accordée au journal Le Figaro, l’Académicien analyse avec une lucidité pénétrante la question de la montée de l’Islam dans notre société. À juste titre, il montre que celle-ci est moins le fait du prosélytisme islamiste en tant que tel que le fait d’une déchristianisation historique et culturelle encore entretenue par un discours laïciste étroit et sec. Un discours qui – au nom des valeurs républicaines - s’acharne à annihiler l’idée même du sacré qu’il ne saurait quoi qu’il en soit substituer.

Avec la disparition du sacré, c’est la transcendance qui s’estompe alors que le cœur humain, lui, garde toujours une dimension métaphysique qui l’attache fondamentalement à l’espérance en la Vie et dans sa quête de sens. Voilà pourquoi « seules les religions sont capables de donner une réponse à la question de la finalité de la vie » et que notre désaffection du Christianisme ne fera pas les jours d’une Laïcité heureuse mais, bien au contraire, ceux d’un Islam dynamique et conquérant.

La perte du sacré est, aujourd’hui, en France comme ailleurs en Occident ce qui affecte au plus profond notre résilience. C’est un phénomène que nous pourrions assimiler à une véritable crise de confiance à l’échelle de toute une civilisation nonobstant les grandes déclarations aujourd’hui vides de sens sur la liberté, et plus particulièrement sur la soi-disant liberté d’expression. Car le sacré c’est justement ce que Charlie Hebdo s’est acharné à assassiner par ses caricatures – d’abord contre le Christianisme, l’Église et les chrétiens - avant que d’autres assassins, musulmans ceux-là, ne lui retournent (non seulement physiquement mais aussi et surtout symboliquement) l’appel à la destruction. Le cheminement comme l’exemple sont ici emblématiques.

Si la Laïcité – qu’au demeurant seule la culture judéo-chrétienne a accepté – reste une idée estimable, elle n’est qu’une idée politique qui ne pourra jamais donner ce qu’elle n’a pas, à savoir une spiritualité métaphysique. À ne pas le comprendre, les « libres » penseurs en ont fait non seulement une idéologie sectaire et condamnée, mais aussi une idéologie mortifère in fine pour notre civilisation.

 

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Devant un péril islamiste bien réel qui s’exprime par la violence, auquel va tenter de répondre le projet de loi sur le séparatisme, il est intéressant d’élever le débat sur le fond. Il faut en effet s’interroger aussi sereinement que possible sur une crainte qui ne laisse pas d’inquiéter les esprits les moins portés aux réactions passionnelles. D’où vient que l’Islam qui, à l’inverse du christianisme, comme épuisé par ses anciennes ambitions, n’a pas, lui, abdiqué son prosélytisme virulent, apparaît comme une menace pour l’avenir ?

Menace dont s’était déjà ouvert de Gaulle au cours d’une de ses confidences décoiffantes à Alain Peyrefitte, où il proclamait : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Et il jugeait l’indépendance de l’Algérie nécessaire pour éviter que son village ne soit rebaptisé un jour Colombey-les-Deux-Mosquées : ce qui ne voulait nullement dire qu’il excluait pour autant l’apport d’autres « races » ou religions. Il comprenait trop bien la France pour en avoir une vision étroite et xénophobe.

Pour éclairer notre situation, il est intéressant de remonter le cours de notre histoire et de celle des croyances religieuses qui nous ont imprégnés, contribuant à faire de nous ce que nous sommes. Xavier Darcos, dans ses ouvrages consacrés à Virgile et Ovide, nous montre dans quelles conditions est né le christianisme, dans quel vide, quelle lassitude, quel épuisement spirituel il s’est insinué peu à peu dans les consciences romaines. Le christianisme pour s’imposer a bénéficié de la lente désaffection des Romains pour leur ciel, leur Olympe, peuplé de dieux cruels, fantasques et poétiques, mythologie dans la croyance de laquelle ce grand peuple trouvait sa légitimité historique, sa raison d’être, ainsi que son aspiration au surnaturel. Ce terrain religieux miné par l’incrédulité était mûr pour s’abandonner à une autre croyance qui répondrait à ses aspirations diffuses. Car aucune société, si avancée soit-elle, ne peut se passer longtemps du sacré. Seules les religions sont capables de donner une réponse à la question de la finalité de la vie. En trois cents ans, le christianisme allait conquérir le monde romain.

Même si notre civilisation n’a plus guère de points communs avec la Rome antique subjuguée par le christianisme, cet exemple montre l’étrange processus par lequel, insidieusement, une religion se substitue à une autre. Or, il faut l’avouer, le christianisme aujourd’hui, et le catholicisme en particulier, est atteint non seulement dans sa pratique mais dans son être même. Ce n’est pas un hasard si après Renan, qui, dans un lamento sur le christianisme, s’exclamait qu’il ne restait plus de cette religion autrefois triomphante que le « parfum d’un vase vide », René Rémond et Jean Delumeau ont écrit, à quelques années près, des livres où se résumaient leurs craintes : « Le christianisme va-t-il mourir ? »

Ces deux catholiques s’interrogeaient avec clairvoyance sur la déchristianisation opérée par le monde moderne, sur ce qui a été pendant près de vingt siècles l’assise de son pouvoir politique, les principes de la morale publique, son modèle culturel inégalé. Et c’est vrai, que nous le voulions ou non, croyants ou pas, nous sommes issus de ce moule si appréciable pour beaucoup, détestable pour d’autres. Voltaire et Nietzsche étant ses plus hauts contempteurs, Hitler et Staline, ses plus bas. D’autres auteurs comme Marcel Gauchet ont énuméré les facteurs concurrents conduisant à l’incrédulité, y compris le protestantisme, considéré comme « une religion de sortie de la religion ».

La conséquence, c’est un monde désemparé, de moins en moins guidé par un christianisme qui manifeste des symptômes de fatigue, voire des déviations incontrôlées comme s’en inquiétait GK. Chesterton face à « tant d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles ». Un monde tourneboulé par un changement technologique et génétique invraisemblable : nouveau scientisme, mondialisation porteuse d’autant de bienfaits que de déstabilisation, tendances anarchisantes héritées du rousseauisme et ressuscitées bizarrement par les soixante-huitards. Tout cela aboutit à des églises où des fidèles moins nombreux hantent des voûtes qui ne résonnent plus de cantates de Bach et de Haendel, où des prêtres, même s’il en existe beaucoup d’exceptionnels, semblent parfois touchés par la lassitude et l’à quoi bon. Parfois en jeans sous leur surplis, ils déversent machinalement une parole divine assaisonnée de commentaires en vérité moins inspirés par Bossuet, Massillon ou Lamennais que par l’actualité télévisée plus en accord, pensent-ils, avec les préoccupations de leurs ouailles.

Ce qui donne des cérémonies maussades, des messes pauvres en prêches et spirituellement faibles. Dans ces conditions d’appauvrissement liturgique, les messes peuvent-elles encore faire croire à ce merveilleux qui enchantait le christianisme ? Comment cette injonction du Christ : « Je suis la vérité, le chemin et la vie » peut-elle encore être entendue ? Car au lieu de se renforcer spirituellement sur sa base indémodable et universelle, l’Évangile, de maintenir par les arts, la musique, le chant, tous les chefs-d’œuvre qui illuminaient sa liturgie, le catholicisme sous l’influence d’un progressisme janséniste s’est dépouillé sans vrai profit de sa pompe traditionnelle.

Le clergé perdu dans un monde débordé, comme nous le sommes tous, semble même avoir renoncé à ses grands élans visibles de charité qui, de saint Vincent de Paul à l’abbé Pierre, l’éclairaient d’une belle lumière en abandonnant à Coluche et à ses Restos du cœur le soin de la misère. Ce n’est donc pas sans une grande pitié que l’on assiste, en France, à cette lente désaffection vis-à-vis d’une Église qui a été la colonne vertébrale de notre société, plus encore de notre civilisation, depuis vingt siècles, l’inspiratrice de notre sensibilité, et qui règne encore dans tant de cœurs désolés et inquiets de son déclin. Beaucoup de fidèles se demandent comment concilier leur foi toujours ardente, leur dévouement exemplaire, leur compassion pour les souffrances de leurs frères d’Orient avec une Église en proie au doute.

Le parti laïc, qui a tant combattu le cléricalisme et la superstition religieuse, aimerait remplacer avantageusement cet édifice catholique en crise qu’il rend responsable de beaucoup de nos maux. Brochant son combat sur les dérives sectaires de l’islamisme fanatique, il voudrait dessiller nos yeux de ces croyances puériles que représente pour lui le religieux : remplacer la superstition par la raison, la foi par l’athéisme, la croyance en l’au-delà par la plénitude des jouissances d’ici-bas. Individuellement, ce choix est tout à fait respectable. Il est en revanche plus discutable quand on veut unifier une société qui a besoin d’une référence métaphysique plus solide et d’une aspiration à la transcendance.

C’est ce que Napoléon a bien compris en restaurant le catholicisme, lui qui était pourtant agnostique. Le Concordat demeure en vigueur dans les départements de l’Alsace et de la Moselle sans que personne n’y trouve à redire. La laïcité, le combat laïcard pour être plus précis, si estimables soient ses défenseurs, qui se tiennent raides plus que jamais sur ce dada enfourché pour faire prétendument sus à l’islamisme, ne sera jamais de nature à remplacer une religion : c’est un dogme froid comme un règlement administratif, raisonnable comme une admonestation médicale, qui ne parle qu’à l’intelligence et non au cœur, aussi peu aguichant qu’une salle de mairie ou qu’un discours de sous-préfet.

Dans les circonstances tragiques, les malheurs que les hommes et les femmes connaissent tous, au cours desquels le cœur saigne si fort, où le désespoir guette, quel réconfort peut-il nous apporter ? Et au moment de mourir, quelle espérance ? Enfin, dernière limite, croient-ils les tenants de ce dogme qu’après avoir participé avec bien d’autres à l’affaiblissement du catholicisme, ils resteront à eux seuls un rempart vraiment efficace face à l’Islam ? Comment n’ont-ils pas eux-mêmes conscience de leur faiblesse spirituelle ? La communion des saints est difficilement applicable aux grandes figures républicaines. Quel pardon, quelle ressource métaphysique attendre des mânes du petit père Combes ou de Berthelot ? Et dans les fêtes carillonnées ce n’est pas le culte des icônes républicaines dans leur berceau, si gracieuses soient-elles, même dans une crèche entre le bœuf et l’âne gris, qui nous aidera à recréer les enchantements de Noël.

Plus sérieusement, comment les tenants du laïcisme pur et dur dans leur orgueil de libres penseurs peuvent-ils croire un instant qu’ils seront capables à eux seuls par leurs incantations à Jules Ferry et à Jaurès d’endiguer le tsunami islamiste qui, par la double insinuation de la persuasion et de la violence, risque de vouloir s’imposer ? Car au-delà de l’horrible image de fanatisme et de violence barbare que donnent les crimes des islamistes, au-delà de principes sociaux antipathiques à nos yeux d’Européens dorlotés dans les principes humanistes et démocratiques, il existe une séduction spirituelle discrète de l’Islam, notamment dans le soufisme, à laquelle ont été sensibles des âmes aussi tourmentées et éprises d’absolu qu’Isabelle Eberhardt, Louis Massignon, son ami le père de Foucauld, et plus récemment la chanteuse Barbara ou Gérard Depardieu, pour ne citer que les plus célèbres. Préoccupation dont on trouve un écho dans le testament de Christian de Chergé, le prieur des martyrs de Tibéhirine, qui à travers le soufisme fait état de convergences spirituelles.

Et c’est là que nous pouvons en revenir à notre inquiétude d’un grand bouleversement, religieux. Certes non pas à l’échelle de quelques années, mais dans trente, quarante ans, quand le monde musulman en France aura démographiquement progressé de manière exponentielle, que nous nous serons enlisés un peu plus dans un monde sans horizon, ultramatérialiste, façonné par les multinationales, nourri de consommation, de niaiseries, et de pornographie. D’autant que, comme nous l’apprend l’Histoire, les périodes d’extrême liberté frisant l’anarchie suscitent souvent une aspiration à la servitude. Pour ces raisons, l’Islam risque alors d’apparaître comme une issue morale et une planche de salut spirituelle pour ceux que le christianisme aura déçus ou ne convaincra plus, sans pour autant qu’ils adhèrent au culte laïc. Et ce serait alors une autre révolution, une recomposition complète de nos valeurs et de nos institutions.

En écho à ce nouveau débat sur les aménagements apportés à la laïcité, on ne peut s’empêcher de penser à l’échange fameux de René Viviani, en 1905, déclarant au Palais Bourbon : « Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance (…), d’un geste magnifique nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus. » Proclamation à laquelle le député Paul Lerolle avait répondu : « Ces étoiles que vous vous vantez d’avoir éteintes, êtes-vous sûr en les détruisant de ne pas augmenter le nombre des malheureux auxquels vous retirez la consolation et l’espérance ? » Ces étoiles, legs d’un judéo-christianisme nullement incompatible avec la laïcité, n’avons-nous pas intérêt à les faire resplendir plutôt que de nous obstiner à les éteindre, non tant par la croyance qui appartient à la conscience, mais par la défense de l’architecture culturelle et spirituelle qui les porte ? Sinon, nous risquons de voir l’Islam les rallumer à son profit.

Par Jean-Marie Rouart

 

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