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Jean GARRIGUES : « A quoi sert l’Histoire ? » (août 2021)

De l’usage du Moyen-Âge et de l’adjectif « moyenâgeux » dans l’actualité.

Article mis en ligne le 21 août 2021
dernière modification le 23 septembre 2021

par Nghia NGUYEN

Normalien, professeur à l’Université d’Orléans et Président du Comité d’histoire parlementaire et politique, Jean GARRIGUES (1959-) est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire politique française au XIXe et XXe siècles. Il participe régulièrement à la vie médiatique que ce soit sur les chaînes de télévision ou de radio. Le mardi 17 août 2021, il était l’Invité politique de Radio classique et était interviewé par Augustin LEFEBVRE sur le sujet d’actualité le plus brûlant du moment à savoir la prise du pouvoir en Afghanistan par les Taliban.

Le contexte géopolitique de l’interview

Engagé sous la présidence de Donald J. TRUMP, le retrait des dernières forces américaines d’Afghanistan est rapidement mis en œuvre dès le début de la présidence de son successeur, Joe R. BIDEN. Officiellement annoncé en mai 2021, ce retrait est quasiment effectué à plus de 90% selon l’US Army au début du mois de juillet. À cette date, la fermeture de la plus grande base aérienne américaine du pays (Bagram air base, Camp Vance) en avait été le symbole. Le symbole d’une nouvelle guerre perdue par l’Amérique qui, si elle « disposait des horloges » ne disposait pas en revanche du temps. Selon un proverbe désormais célèbre qui ne peut mieux décrire l’impuissance politique et militaire occidentale face à un ennemi qui pratique un rapport de force asymétrique, c’est aux Taliban que revient ce bénéfice du temps pour lequel durer est en soi gagner à terme.

Politique, cette défaite est surtout moralement catastrophique. Elle illustre l’incapacité des États-Unis à gagner une guerre en dépit de leur puissance militaire, technologique et économique. Elle montre surtout l’échec de la démocratie érigée en modèle idéologique conquérant et universel. Ajouté à l’échec irakien, c’est toute une philosophie politique qui bascule. Dès l’annonce du retrait américain, les Taliban ont ainsi répondu par une offensive éclair qui, en quelques semaines seulement, a pris le contrôle des provinces et des grandes villes du pays. Le 15 août, les djihadistes entraient dans Kaboul, affolant des milliers de personnes qui se réfugiaient dans l’aéroport international, dernière enclave où les pays occidentaux assuraient encore un pont aérien pour évacuer leurs diplomates et ressortissants. L’effondrement de l’Armée Nationale Afghane, la fuite à l’étranger du Président Ashraf GHANI et l’évacuation dans la panique de milliers de personnes, ont fait resurgir dans les mémoires le souvenir de l’humiliante défaite vietnamienne et les désastreuses images de l’évacuation de Saigon par les Américains en avril 1975. Le parallèle est, par ailleurs, renforcé par le fait que ces événements interviennent à la veille même du vingtième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 qui, rappelons-le, avaient été le déclencheur direct de l’opération Enduring Freedom.

« À quoi sert l’Histoire » ?

C’est donc dans le contexte d’une défaite particulièrement symbolique non seulement pour les Etats-Unis mais aussi pour tout l’Occident, comme le rappelle justement Jean GARRIGUES, que ce dernier est amené à répondre à la question du journaliste « à quoi sert l’Histoire ? » Passées les généralités sur l’ambition d’une sécurité collective au lendemain de la Première Guerre mondiale et les limites de la « Destinée manifeste » des Etats-Unis, l’entretien de Jean GARRIGUES commence à s’égarer à partir d’analogies historiques injustifiées et sur des contradictions assez surprenantes de la part d’une personne présentée pourtant comme une sommité intellectuelle. Le retour des Taliban au pouvoir serait-il « un retour au Moyen-Âge » et ce parallèle serait-il justifié lui demande Augustin LEFEBVRE (4 :42).

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de revenir sur l’usage que les journalistes, mais aussi les personnalités politiques - et ici un historien -, font du « Moyen-Âge » et de l’adjectif « moyenâgeux ». Qu’entendent-ils et que veulent-ils susciter dans les esprits en usant de qualificatifs relatifs à la période médiévale ? Il s’agit d’un usage avant tout négatif et péjoratif qui consiste à présenter une période fondamentale de notre Histoire comme ayant été le règne de l’obscurantisme religieux (notamment chrétien) et de toutes les régressions (politiques, économiques, sociales, intellectuelles…). Dans le langage médiatique courant, le « Moyen-Âge » désigne une période repoussoir dont la qualification portant sur quelque chose (un comportement, une société, une idée…) permettra d’affirmer, en creux, le caractère positif, émancipateur et progressiste de notre modernité contemporaine.

Parlant du régime politique des Taliban, Jean GARRIGUES affirme craindre un retour à « un mode de civilisation [théocratique] qui effectivement renvoie aux codes et aux structures sociales et culturelles du Moyen-Âge » (6 :50). Ce faisant, il opère une analogie entre deux civilisations : celle d’un Occident chrétien millénaire avec celle d’un Afghanistan contemporain multi-ethnique sous domination pachtoune. De manière tacite, M. GARRIGUES met en avant le souvenir des exactions que les Taliban ont laissé lorsqu’ils gouvernaient l’Afghanistan (1) laissant entendre que, pour mieux se représenter ses souvenirs, la référence la plus parlante serait celle de notre Moyen-Âge. Celui-ci serait, de fait, synonyme de régression, de totalitarisme, de barbarie et d’intolérance religieuse au même titre que le régime des Taliban.

Vive le Moyen-Âge !

Pour qui s’est intéressé à cette période complexe que fut le Moyen-Âge en Occident, la comparaison de M. GARRIGUES n’a pas grand sens et ne peut résister à l’analyse. En effet, si chaque époque historique porte sa barbarie – et notre époque contemporaine n’est pas en reste -, le Moyen-Âge occidental fut une période d’une grande richesse dont le millénaire ne peut se réduire à ses pages les plus sombres. À la régression liée à la disparition de l’Empire romain a aussi succédé des siècles de renouveau dont les témoignages demeurent encore vivants dans notre culture et jusque dans la pierre de nos paysages. Comment comparer le totalitarisme des Taliban (2) avec une époque qui vit se construire des châteaux, des abbayes, des églises et des cathédrales que les touristes du monde entier continuent encore de visiter ?

L’analogie devient amalgame - si ce n’est ignorance - à vouloir établir un parallèle entre l’intolérance chrétienne d’il y a plusieurs siècles et l’intolérance musulmane d’aujourd’hui. Nonobstant les erreurs et les fautes qu’a pu commettre l’Église tout au long de sa longue histoire, la recherche historique récente a montré, par exemple, que l’Inquisition procéda moins d’un esprit d’intolérance au sens moderne que d’une démarche d’unité de la chrétienté et de préservation de l’ordre social qui pouvaient parfaitement se comprendre dans le contexte politico-religieux de son époque (3). Procédure exceptionnelle qui a varié selon les époques et les sociétés, l’Inquisition fit beaucoup moins de victimes qu’on ne le pense. Phénomène du passé, relatif à une civilisation où personne ne pouvait se concevoir dès la naissance en dehors de la religion, noircie par l’historiographie anticléricale du XIXe siècle, l’Inquisition procède dans son intention politico-spirituelle d’un magistère qui n’a jamais existé dans l’Islam. Dans sa forme comme dans ses faits – si cruels furent-ils -, elle n’a rien à voir avec les élans totalitaires et sanguinaires des Taliban, d’Al Qaida ou de l’État islamique qui légitiment la violence absolue contre le Dâr al-Harb.

A contrario et mutatis mutandis, on ne trouvera rien dans l’Afghanistan des Taliban qui puisse se comparer à la beauté et à l’élévation du chant grégorien et de la musique polyphonique. Rien qui puisse ressembler de près ou de loin à une œuvre de synthèse désirant rapprocher la raison et la foi comme le fit Saint Thomas d’Aquin (1225-1274). Rien non plus qui puisse montrer l’affirmation d’un État prémoderne sur des logiques claniques ou féodales. Quant aux croisades, proche-orientales ou ibériques, elles furent avant tout des guerres défensives à l’encontre d’un Islam guerrier, conquérant et intrinsèquement esclavagiste dès ses origines.

Quoi de plus cruel pour un historien d’oublier ainsi la notion de contexte sans laquelle rien ne peut être compris en Histoire ? Comment comparer la dichotomie que l’on peut aujourd’hui observer entre le monde des Taliban et le monde démocratique, et une période de l’Histoire où la notion même de démocratie n’existait pas ? Si la civilisation pachtoune s’appuie, elle aussi, sur des codes ancestraux vieux de plusieurs siècles, il ne semble pas en revanche que ceux-ci aient fondamentalement évolué depuis. C’est, par ailleurs, ce que leur reproche notre modernité occidentale et progressiste qui – en amalgamant le Moyen-Âge avec ce qui lui tient en horreur dans les journaux télévisés - oublie que c’est dudit Moyen-Âge qu’a pourtant émergé l’Humanisme.

En décrivant la réalité et la barbarie d’une société islamique contemporaine à partir d’une analogie simpliste avec le Moyen-Âge chrétien, Jean GARRIGUES illustre les limites de nos contemporains à pouvoir (vouloir ?) parler de l’Islam en tant que tel sans verser dans des approches culturelles inadaptées car relevant du cartésianisme, des Lumières et de l’ethnocentrisme. Ainsi parlera-t-il de « la situation notamment des femmes [faite par les Taliban] » comme relevant d’une « société qui fonctionne par rapport à des codes religieux ; la place du religieux, centrale dans une société, la théocratie, c’est quelque chose qui renvoie aux civilisations du Moyen-Âge. Ça c’est une chose évidente » (4:53). Par sa généralité, l’analogie poursuit dans l’amalgame car elle ne fait pas de distinction entre la religion musulmane et la religion chrétienne. De quel fait religieux parle M. GARRIGUES ? Ne sait-il pas que le Moyen-Âge occidental connut une véritable ferveur pour le culte marial (la première de toutes les femmes pour les chrétiens) ? A-t-il pu trouver dans l’histoire afghane - et musulmane d’une manière générale – une place comparable qui fut faite à une Aliénor d’Aquitaine (1122-1204), une Blanche de Castille (1188-1252), une Christine de Pisan (1364-1430), une Isabelle la Catholique (1451-1504), pour ne citer que quelques-unes parmi lesquelles certaines connurent un véritable destin politique ?

Procès pour procès, revenons-en aux origines c’est-à-dire à la Bible elle-même dont l’enseignement a irrigué tout le Moyen-Âge, donnant à cette période le rôle matriciel dont nous lui sommes redevables à commencer par le respect et la place accordés à la Femme dans notre civilisation occidentale. Jean GARRIGUES connaît-il l’apôtre Paul qui écrivait en son temps dans l’une de ses épîtres : « les maris doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime soi-même. Jamais personne n’a méprisé son propre corps : au contraire on le nourrit, on en prend soin. » (Ep 5, 28-29) On rêverait à ce que le « moyen-âge » taliban s’inspire de ce que l’Église a pu transmettre durant nos temps médiévaux ! L’historien signe, ici, son ignorance des théologies chrétienne et musulmane, des faits religieux et de la spiritualité qui en découlent. Il reste en cela un digne représentant d’une époque de confusions, prisonnière de ses schèmes et d’un appauvrissement patent de la pensée.

Amalgame et contradiction de l’historien

L’amalgame de Jean GARRIGUES est d’autant plus absurde qu’il émane d’un historien qui semble, paradoxalement, redécouvrir la rigueur des faits dans la deuxième partie de son interview. Questionné, cette fois, sur la politique intérieure française et le mouvement anti-pass sanitaire, M. GARRIGUES s’en prend à ceux qui - dans les rangs de ce mouvement – utilisent à des fins militantes les termes de « collabos », de « résistants », de « dictature » ou brandissent encore le symbole de l’étoile jaune. Il fustige « l’ignorance de ces faits [historiques] » par leurs utilisateurs qu’il qualifie de « groupuscules provocateurs » dont il s’étonne « qu’il n’y ait pas eu de réactions pour les mettre de côté [des cortèges de manifestants] » (8:20). S’ensuit un développement à charge contre le complotisme et l’antisémitisme.

Le discours et les arguments sont bien rodés, et le professeur semble avoir repris possession de sa chaire. Toutes les pétitions de principe conformes à l’air intellectuel et médiatique du temps sont cochées. Certes, on ne pourra pas lui donner tort sur la question de la permanence de l’antisémitisme ni sur la force du courant conspirationniste qui traversent notre société. Quoique à vouloir forcer sur la "Bête" de BRECHT (10:14), il y a là aussi un risque à ne plus comprendre l’actualité (4). Pourquoi, cependant, ne pas aller jusqu’au bout du raisonnement ? Ainsi, Jean GARRIGUES aborde-t-il la crise politique et le profond climat de défiance qui ne cesse de se creuser entre les élites politiques et la société : « Sous la Ve République, je n’ai pas l’impression qu’on ait atteint ce degré de rupture, de fracture entre une partie des citoyens et le pouvoir » (10:33). Beaucoup se retrouveront dans le constat de l’historien sur la « délégitimation du pouvoir politique », sur la démonétisation de la parole publique, la « rupture du pacte de confiance » ainsi que sur son inquiétude à voir grandir dans le pays la violence politique et sociale. Mais à qui la faute ?

On aurait apprécié que le spécialiste en histoire et en sciences politiques aille plus loin dans son analyse, et qu’il nous parle davantage des idéologies et des pratiques à l’œuvre au sein de ce monde d’élus et de politiciens qu’il connaît si bien. Leur langue de bois et la confusion permanente qu’ils entretiennent entre le Bien commun et l’intérêt général, la politique et l’économie, la parole et les éléments de langage, l’adaptation et le mensonge… Comment jeter la pierre aux complotistes de tous bords et aux colporteurs d’infox lorsque l’on s’est acharné à faire triompher le relativisme en tout ? Que l’on a entretenu de manière systématique le confusionnisme intellectuel, spirituel et moral dans les esprits ? Ceci dès l’École. Que l’on a introduit la déconstruction jusqu’au cœur de notre anthropologie ? L’islamisme et l’antisémitisme « d’atmosphère » (5) n’auront jamais été autant entretenus par un « confusionnisme d’atmosphère » auquel l’universitaire participe, lui-même, avec son amalgame entre notre Moyen-Âge et les Taliban et sa rigueur intellectuelle à géométrie variable.

Jean GARRIGUES représente cette partie des élites intellectuelles qui se sont elles-mêmes perdues dans les leçons de morale qu’elles délivrent à longueur de publications, de tribunes et d’interviews sans même s’apercevoir de leurs propres dérives. Le summum est atteint lorsque l’invité de Radio classique affirme : « Je ne voudrais pas que la société française oublie son passé… » (9:56). Mais de quel passé nous parle cet historien qui pratique l’analogie approximative, le hors contexte et l’anachronisme sous-jacent pour disqualifier le Moyen-Âge occidental ? Et lorsqu’il témoigne de sa méconnaissance des religions - mettant sur le même pied le Christianisme et l’Islam - on comprendra qu’à la question « à quoi sert l’Histoire ? », M. GARRIGUES ne répond nullement en professeur d’Histoire mais en manipulateur et en militant de la haine de soi.

_______________

  1. Cf. Au pouvoir en Afghanistan de 1996 à 2001, les Taliban se sont livrés à des exactions relevant de l’application de la Charia : amputations, lapidations, exécutions publiques, autodafés, censure et contrôle social totalitaire.
  2. Cf. La destruction quasi systématique par les Taliban de vestiges historiques et archéologiques préislamiques comme les Bouddha de Bamyan en 2001.
  3. Cf. LE FUR (Didier), L’inquisition, Le Livre de poche, 2015, 192 p.
  4. Cf. TAGUIEFF (Pierre-André), Liaisons dangereuses. Islamo-nazisme, islamo-gauchisme, Hermann, 2021, 120 p. et BENSOUSSAN (Georges), Les territoires perdus de la République, Éditions Mille et une nuits, 2002, 238 p. La célèbre citation de Bertold BRECHT désignait l’antisémitisme national-socialiste et par extension celui de l’extrême droite. Or, de l’Affaire DREYFUS à nos jours, l’antisémitisme a muté et n’est plus le même. À focaliser sur son expression (résiduelle) à l’extrême droite, on en oublierait sa vigueur nouvelle portée par l’extrême gauche (islamo-gauchisme) et la communauté musulmane par haine d’Israël (antisionisme) et par soutien à la cause palestinienne.
  5. Cf. Citant Gilles KEPEL (9:13).

Jean GARRIGUES, Invité de la matinale de Radio classique (17 août 2021)

 

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