
Tir d’un FP-5 Flamingo (source - Fire Point)
Directement agressée par la Fédération de Russie depuis 2014 (Crimée) et largement envahie sur de grandes parties de son territoire (Donbass) à partir de 2022, l’Ukraine résiste désespérément tout en tentant de mobiliser l’opinion internationale, essentiellement occidentale. Avec la durée du conflit, celle-ci tend à faiblir et la tentation du désengagement est désormais posée pour le plus puissant des alliés de l’Ukraine : les Etats-Unis. Alors que des négociations importantes cherchent un dénouement à ce conflit et qu’Européens et Ukrainiens n’y sont pas pleinement inclus (1), quelles peuvent être les marges de manoeuvre de ces derniers ? Alors que les États-Unis de Donald TRUMP désirent un cessez-le-feu, l’Ukraine de Volodymyr ZELENSKY n’aurait-elle pas intérêt à étendre et durcir le conflit afin de retenir ses alliés ?
La stratégie du pire
La campagne de frappes en profondeur du territoire russe par les Ukrainiens peut ainsi être considérée comme la mise en œuvre d’une stratégie du pire dont l’objectif serait d’exacerber le sentiment d’insécurité de la Russie, de justifier du point de vue de celle-ci la menace otanienne et occidentale à ses frontières, partant de durcir davantage le conflit voire de l’élargir au-delà de l’Ukraine ce que recherche Kiev. En agissant ainsi, les Ukrainiens souhaitent une réaction de la Russie qui inquièterait et mobiliserait davantage les Occidentaux, empêchant les Etats-Unis de se désarrimer de leur cause. En effet, pour la première fois de l’histoire, on assiste à l’agression systématique d’une puissance nucléaire sur son propre territoire.
Si les observateurs du conflit ont en mémoire l’offensive ukrainienne menée dans l’oblast de Koursk en août 2024 ainsi que la spectaculaire frappe sur des bases aériennes russes en juin 2025 (2), il ne faut pas oublier non plus les attaques désormais récurrentes qui frappent les villes, ports et infrastructures russes. L’un des derniers exemples en date fut l’attaque par des drones du terminal pétrolier et gazier d’Oust-Louga dans l’oblast de Saint-Petersbourg le 24 août. S’inscrivant dans une série de frappes ayant visé cet été des raffineries du sud de la Russie (Syzrane et Olya), cette attaque ciblait des infrastructures énergétiques très éloignées des régions où se livrent les combats. Plus grave, le complexe d’Oust-Louga est un interface baltique stratégique pour l’exportation du gaz naturel russe (firme Novatek) à un moment où la Mer Baltique est de plus en plus verrouillée par l’OTAN.
Le FP-5 Flamingo : l’arme d’une rupture stratégique ?
Ces attaques ne sont, cependant, pas décisives ni de nature à renverser tactiquement le rapport de force entre Ukrainiens et Russes. En revanche, elles n’ont cessé de repousser les limites de la confrontation et ce n’est pas le déploiement du nouveau missile de croisière ukrainien Flamingo (Flamant rose) qui devrait arranger les choses. En dépit de la livraison de missiles SCALP et ATACMS aux forces armées ukrainiennes, ce qui pouvait limiter jusqu’à présent des frappes dans la profondeur du territoire russe étaient les fortes réticences occidentales, notamment américaines, à livrer des systèmes d’arme capables de le faire. C’est peut-être ce verrou qui est en passe d’être contourné avec la présentation officielle à la mi-août du Flamingo.
Mis au point par la start-up ukrainienne Fire Point, le FP-5 Flamingo se présente tel un missile de croisière dont la production devrait atteindre 7 unités par mois selon le fabricant. Ce sont surtout ses capacités qui interrogent avec une portée annoncée à 3000 km, l’emport d’une charge militaire de plus d’une tonne (1150 kg) et une précision de frappe dans un rayon d’une quinzaine de mètres. Équipé d’un réacteur et d’un propulseur d’appoint, le Flamingo est tiré à partir d’une rampe mobile. Si l’engin présente de grandes dimensions et garde une apparence rustique, il est d’emblée cinq fois moins cher qu’un missile de croisière américain Tomahawk et emporte 1000 km plus loin que celui-ci une charge explosive douze fois supérieure. Surtout, il illustre le dynamisme de la jeune BITD ukrainienne capable de concevoir avec des moyens limités et de récupération des armements efficaces.
On connaissait déjà les performances des industries d’armement ukrainiennes avec la fabrication de drones de toute sorte, la conception du premier missile balistique national (HRIM-2) et l’adaptation d’anciens missiles russes (R-360 Neptune). Avec le FP-5 Flamingo, l’Ukraine démontre une fois de plus sa capacité à concevoir un armement national mais qui, cette fois, lui donne une réelle liberté stratégique n’étant plus tenue par les restrictions politiques de ses alliés occidentaux. Il se pourrait ainsi que dans un avenir proche on assiste à une rupture avec un missile qui permettrait désormais d’atteindre toutes les cibles stratégiques situées en Russie.
Si la guerre devait encore se prolonger, les mois prochains diront très rapidement ce qu’il en est des performances exactes du Flamingo ainsi que sa doctrine d’emploi selon Kiev ; surtout si l’industrie ukrainienne parvient à le fabriquer en masse. La question des « intérêts vitaux » de la Russie et celle de la sanctuarisation de son territoire et de ses centres de pouvoir seront, dès lors, réexaminées qui pourront entraîner une montée des menaces nucléaires. Sans révolution technologique aucune, la guerre montre encore une fois que la véritable innovation est plus tactique – voire ici stratégique - que technique.
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- Cf. Le sommet d’Anchorage du 15 août 2025.
- Cf. Les Ukrainiens déclenchent l’opération Toile d’Araignée le 1er juin 2025. Des camions porte-conteneurs dissimulant des dizaines de drones permettent des frappes coordonnées sur les bases d’Olenya et de Belaya situées au coeur du territoire russe à 2000 km et 4800 km de Kiev.

Atelier de fabrication de missiles de croisière Flamingo (source - AP News)