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Une guerre civile imminente

Recension des articles du professeur David J. BETZ parus dans le Military Strategy Magazine 2023/2025.

Article mis en ligne le 17 août 2025
dernière modification le 29 septembre 2026

par Nghia NGUYEN

Le professeur David J. BETZ (source - Hungarian conservative)

 

La guerre civile : un sujet peu étudié

Professeur spécialiste des guerres insurrectionnelles et contre-insurrectionnelles, David J. BETZ enseigne au King’s College de Londres. Il vient de publier dans la revue Military Strategy Magazine le deuxième article d’une série consacrée à la menace de guerres civiles en Occident de nos jours (1). L’ensemble constitue un essai prospectif aussi remarquable qu’inquiétant quant à la perspective de tels événements que l’auteur estime très probable – voire inévitable - dans un avenir proche.

La réflexion de David BETZ est d’autant plus intéressante qu’elle vient combler un impensé à la fois politique et scientifique. Alors que la réflexion sur les guerres du monde connait un dynamisme incontestable depuis des années, elle demeure surtout tournée vers des confrontations extérieures ou importées de l’extérieur des frontières. La flambée guerrière en Ukraine n’étant pas de nature à focaliser autrement la préoccupation des chancelleries et des états-majors, M. BETZ montre que si, paradoxalement, le thème de la guerre civile se fait de plus en plus entendre telle une musique de fond dans les actualités nationales, il reste peu étudié scientifiquement et en soi. Cet aspect est renforcé par le paradigme dans lequel se sont enfermées – à tort – des sociétés occidentales persuadées d’être à l’abri de ce type de conflit et de la guerre d’une manière générale. Or, de nos jours et selon le professeur, le danger d’un déchaînement de violence serait davantage à rechercher non à l’extérieur mais à l’intérieur même de ces sociétés.

Son premier travail fut, donc, de réaliser une synthèse de tout ce qui avait pu s’écrire récemment sur le sujet dans des domaines aussi divers que l’histoire, la stratégie, la sociologie, l’économie, les sciences politiques. Plus qu’une synthèse cependant – et c’est l’un des grands intérêts de son travail –, il dégage des propositions à l’attention des autorités politiques et militaires afin non pas d’empêcher mais de limiter un phénomène violent dont il prévoit l’éclatement dans plusieurs pays occidentaux au sein desquels il distingue trois États particulièrement menacés : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France.

Désagrégation intérieure et remise en cause mondiale de l’Occident

Pour David BETZ, les origines de telles menaces sont désormais clairement identifiées mais, alors que jusqu’à présent la guerre civile relevait de soi-disant «  fantasmes  » d’extrême droite ou de désir de Grand Soir à l’autre bout de l’échiquier politique, il souligne une profonde rupture que caractérisent une «  instabilité sociale  » de plus en plus forte en Occident, la fin de sa prospérité économique, son «  déclin structurel  », son «  assèchement culturel  » et, last but not least, la «  pusillanimité de ses élites  ». Ce qui, jusqu’à présent, relevait dans les médias de propos pouvant être qualifiés de «  populistes  » est, désormais, annoncé le plus clairement par l’éminent professeur du King’s College.

Celui-ci remet moins en cause la théorie classique des origines des guerres civiles - selon les régimes politiques et la fragmentation des sociétés - qu’il montre en quoi les pays occidentaux sont en train de quitter un modèle d’explication politique dont ils s’étaient exclus du fait de la confiance acquise en leurs choix démocratiques et en leur confort matériel. Aujourd’hui, ce sont justement ces sociétés homogénéisées par les valeurs démocratiques et la prospérité économique qui sont les plus exposées à une fragmentation mortifère que M. BETZ appelle la «  factionnalisation  » [de la société]. Alors que cette division du corps social en factions antagonistes était commodément rapportée à des sociétés pluriethniques et en voie de développement, l’évolution des sociétés occidentales sur les dernières décennies a montré d’importants phénomènes de déclassement socio-économiques mais également politiques. En résonance avec une immigration étrangère massive, cette évolution s’est non seulement accentuée et aggravée, mais elle a aussi occasionné un choc culturel désagrégeant le ciment social et conduisant à une rupture de confiance inédite entre le corps civique et ses représentants politiques.

La situation est d’autant plus inquiétante qu’elle s’accompagne d’un déclin structurel de l’Occident et de sa puissance. Si le concept de «  désoccidentalisation  » du monde est fortement médiatisé dans les analyses contemporaines, il n’en est pas moins objectif avec un seuil paroxystique atteint aujourd’hui par l’Occident en matière «  de financiarisation de l’économie, d’émission de la dette et de consommation  ». Pour M. BETZ, la montée de courants identitaires radicaux partout dans les pays occidentaux est à la fois l’expression diffuse de ce malaise général, mais aussi de cette «  factionnalisation  » qu’il considère comme le plus sûr détonateur des guerres civiles qui viennent. On ne pourra s’empêcher de songer à la récente loi votée en France contre le séparatisme (2). La montée des identités communautaires et ethniques au sein des sociétés occidentales fait basculer ces dernières dans une ère «  post-nationale  » qui remet en cause le groupe majoritaire jusqu’à présent dominant et rend «  inévitables  » les guerres civiles. L’auteur décrit la rupture sur une génération qui transforme désormais la plupart des sociétés occidentales en «  entités politiques incohérentes, des puzzles de tribus identitaires concurrentes, vivant en grande partie dans des «  communautés  » virtuellement ségréguées, se disputant des ressources sociales en diminution…  » L’ «  effondrement systémique  » étant inévitable, la porte d’une guerre civile est désormais grande ouverte dans nombre de pays dont la France.

À quoi ressemblerait une guerre civile  ?

Si M. BETZ insiste particulièrement sur l’exemple du Royaume-Uni où il vit, son analyse peut en effet très bien s’adapter à la France tant les deux pays européens sont géographiquement, économiquement, culturellement et socialement proches. Les deux populations se valent aussi d’un point de vue démographique et ont les mêmes types de sociétés.

Une guerre civile au Royaume-Uni ou en France se caractériserait, selon lui, par un conflit d’emblée des plus brutaux et des plus cruels où les violences se déchaîneraient contre les personnes non pour ce qu’elles auraient commis mais pour ce qu’elles sont. Une caractéristique que l’histoire des guerres civiles a jusqu’à présent largement démontré. Que le principe s’applique cependant à des sociétés multiculturelles, à la fois ethniquement fragmentée et communautarisée (mais aussi profondément individualisée), nous donnerait une «  guerre de tous contre tous  ». D’après le professeur, les clivages identitaires et interethniques au sein des sociétés occidentales seront les marqueurs fondamentaux de cette confrontation.

Une deuxième caractéristique de la guerre civile qui surviendrait sera également la grande vulnérabilité des organismes urbains ainsi que le gradient de violence selon que l’on vive en ville ou à la campagne. Alors que les campagnes seront considérées comme plus «  sûres  » du fait de leur situation périphérique par rapport aux centres de pouvoir et des ressources, du fait aussi de leurs densités de population moins fortes, les villes seront d’emblée les champs de bataille de la guerre civile. C’est, en effet, dans les espaces urbains que se trouvent les plus fortes concentrations ethniques et communautaires, celles qui sont les plus aptes à s’organiser dans la guerre de tous contre tous.

Fait plus grave, des groupes de militants ont depuis longtemps identifié les vulnérabilités de la vie urbaine, produisant des réflexions à valeur stratégique dont l’objectif est de déclencher ou d’accélérer le chaos. Analysant un document de l’ultragauche française de 2007 (3), M. BETZ montre comment les infrastructures vitales (énergie, eau, transport) et les réseaux organisant le ravitaillement à flux tendus de toutes les métropoles contemporaines seraient ciblés par des mouvances idéologiques d’extrême gauche afin «  de provoquer une défaillance systémique  » pouvant conduire à un changement de société. Cette situation d’implosion ferait émerger des «  villes sauvages  » à savoir des métropoles millionnaires devenues ingouvernables au sein des États. Incontrôlables du fait de leur diversité ethnique, elles épuiseraient les capacités policières et militaires de ceux-ci avec de graves conséquences pour le reste du territoire.

Si l’auteur souligne l’ampleur des pertes humaines - qu’accentueraient d’importants mouvements de population -, il insiste particulièrement sur la destruction du «  capital culturel  » des sociétés dans ce type de confrontation. Confirmé par de nombreux exemples historiques, notamment durant la Guerre d’Espagne (1936-1939), ce type de destruction fait de la guerre civile un affrontement spécifiquement culturel qui s’inscrit dans une dimension iconoclaste indissociable (4). Les «  attaques contre les totems d’un peuple  » jouent un rôle à la fois d’exacerbation des tensions, d’amorce d’un cycle de vengeance et d’entretien de la dynamique conflictuelle pour, in fine, assurer la cohésion interne des camps en présence. Le professeur du King’s College attire ainsi l’attention des décideurs actuels sur l’importance de tout ce qui relève d’emblée des antagonismes culturels internes aux sociétés occidentales, et alors que la guerre civile n’a pas encore véritablement commencé. Il recommande dès à présent la planification de mesures destinées à protéger les sites et les objets relevant des symboles culturels.

Le rôle des forces armées

L’essai en deux parties de David BETZ ne projette, au fond, rien de bien original. En revanche, il apporte une confirmation structurelle à une litanie de faits divers devenue dorénavant des faits de société  ; cette litanie corrodant de manière accélérée les liens sociaux et politiques au sein des démocraties occidentales. Il consolide ainsi et avec une rigueur scientifique de nombreuses analyses déjà existantes (5). Surtout, il interpelle directement les gouvernements et les élites politiques des États occidentaux qu’il pressent comme les plus directement concernés par l’imminence d’une guerre civile. À ceux-ci, il demande d’agir au plus vite pour inverser certaines tendances quand bien même cela serait-il encore possible, mais il s’adresse aussi aux autorités militaires en leur demandant d’avoir le courage d’entrevoir la menace intérieure, de l’exprimer officiellement et de commencer à élaborer une stratégie adaptée pour y faire face.

Cette demande d’implication explicite des forces militaires à devoir se préparer à une guerre civile est, en revanche, plus singulière et originale quand on sait l’angle mort que constitue cette implication dans le débat, notamment en France. Le rôle des militaires en cas de basculement dans la guerre civile demeure effectivement un tabou français, alimenté par le spectre de la Guerre d’Algérie (1954-1962) et ouvert à l’anathème venant essentiellement de la gauche même si l’on garde en mémoire les déclarations médiatiques et isolées de l’élue socialiste marseillaise Samia GHALI en 2012 ou de Ségolène ROYAL en 2013. En fait, il n’y a aujourd’hui que l’opération Sentinelle pour rappeler tant bien que mal aux Français que les forces armées peuvent être amenées à jouer un rôle direct face aux menaces intérieures. Le pire étant que les militaires qui se sont jusqu’à présent risqués à appeler à une lucidité sur la question ont été, dans le meilleur des cas, stigmatisés d’appartenance à l’extrême droite et à «  son fantasme  », dans le pire ont été sanctionnés par leur hiérarchie.

D’un point de vue plus objectif quel serait le rôle des forces armées en cas de guerre civile  ? Devraient-elles intervenir et dans l’affirmative comment  ? Ces questions demeurent un impensé dans l’impensé que seuls les cinéma et roman de fiction ont jusqu’à présent abordé. Le thème de l’intervention des militaires dans la guerre civile au cinéma a surtout été traité aux Etats-Unis. En France, c’est par le roman que de semblables échos nous parviennent notamment avec Jean RASPAIL qui fait intervenir de véritables actions de guerre ainsi qu’une scission entre les différentes armées au sein de la guerre civile (6). Ayant popularisé la guerre civile dans le roman contemporain, Laurent OBERTONE, de son côté, met assez peu en scène les militaires (7). Ces derniers ne jouent qu’un rôle mineur à l’échelle d’un petit groupe de combat comme si l’auteur doutait profondément de l’action des armées face à ce genre de situation qui pourrait révéler soit un attentisme soit leur... désagrégation. Pourtant, pour David BETZ, l’Armée est encore la seule institution capable, à défaut de pouvoir empêcher une guerre civile, d’en limiter les dégâts. Il donne pour cela l’exemple d’établissement de zones de sécurité dont les militaires possèdent l’expérience et les capacités. Il s’agirait de zones où les populations pourraient être relativement sanctuarisées et sédentarisées dans des conditions de vie proche de la normalité.

Le tableau d’ensemble que nous dresse l’auteur demeure cependant sombre et pessimiste avec, en toile de fond, la lancinante et terrible question de savoir quand cela va-t-il se produire plutôt que : est-ce que ça va se produire  ? Pour le professeur du King’s College la marche vers la guerre civile est non seulement inévitable mais sa déflagration sera très vraisemblablement générale à l’échelle de l’Occident. Qu’elle éclate aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en France, elle aura des effets d’entraînement et se propagera rapidement à d’autres États européens. Ces derniers rencontrant les mêmes tendances structurelles : aux mêmes causes les mêmes effets. En 2023, la population étrangère officiellement déclarée en France représentait 8,2% de la population totale, mais avec la population immigrée cette représentation atteignait 10,7% de la population totale (8). En 2025, c’est 36% de la population belge qui est considérée comme d’origine étrangère (9).

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  1. Cf. BETZ (David), «  La guerre civile arrive en Occident  », in Military Strategy Magazine, vol. 9/1, 2023, pp. 20-26 et BETZ (David), «  La guerre civile arrive en Occident, deuxième partie : réalités stratégiques  », in Military Strategy Magazine, vol. 10/2, 2025, pp. 6-16. Ces deux articles peuvent être téléchargés en marge en version française.
  2. Cf. Légifrance [en ligne]. «  Loi n° 2021-1109 confortant le respect des principes de la République  », 24 août 2021. Disponible sur https://www.legifrance.gouv.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000042635616/ [consulté le 16 août 2025].
  3. Cf. Comité invisible, L’insurrection qui vient, Paris, Éditions La Fabrique, 2007, 128 p.
  4. Cf. En citant la destruction des sanctuaires cananéens par les Hébreux dans l’Antiquité et celle des Bouddhas de Bâmiyân par les Taliban au XXe siècle, l’auteur établit cette constante à l’échelle de l’Histoire.
  5. Cf. Parmi lesquelles on citera WITCH (Bernard), Guerres en Europe. L’avènement du combattant privé, Jean-Cyrille Godefroy Éditions, 2025, 126 p. dont la réflexion rejoint très largement celle de David BETZ. On ajoutera également RIOUFOL (Ivan), La guerre civile qui vient, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2016, 208 p.
  6. Cf. RASPAIL (Jean), Le camp des saints, Éditions Robert Laffont, 2011, 396 p. L’auteur pose la question du loyalisme et du légalisme qui ne manquerait pas de se poser aux différentes forces armées selon leur culture et leurs missions. Au-delà, on questionnera les alertes régulièrement lancées «  à bas bruit  » sur la question de l’entrisme islamiste au sein des armées, et de ses conséquences en cas de guerre civile.
  7. Cf. OBERTONE (Laurent), Guerilla 2. Le temps des barbares, Éditions Magnus, 2022, 400 p. et OBERTONE (Laurent), Guerilla 3. Le dernier combat, Éditions Magnus, 2022, 332 p.
  8. Cf. INSEE [en ligne]. «  L’essentiel sur… les immigrés et les étrangers  », 22 mai 2025. Disponible sur https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212 [consulté le 16 août 2025].
  9. Cf. STATBEL [en ligne]. «  Origine. 36% de la population belge est d’origine étrangère  », 12 juin 2025. Disponible sur https://statbel.fgov.be/fr/themes/population/structure-de-la-population/origine [consulté le 16 août 2025].